Communauté

Les textes

P. Abbé

Message de remerciement, d’au revoir et d’encouragement aux paroissiens de la Cambre (30 août 2020)

Bien chers Frères et Sœurs,

Il y a 7 ans, nous vous avons prêté deux prêtres. Aujourd’hui, vous nous remettez deux pasteurs. Nous ne pourrons jamais assez rendre grâce et vous remercier pour ce magnifique cadeau ! Le Pape François a bien raison lorsqu’il dit que les vrais pasteurs portent l’odeur de leurs brebis parce qu’ils se tiennent au milieu d’elles en partageant leurs joies et leurs épreuves…

S’il est vrai que les prêtres ont une charge de sanctification, de gouvernance et d’enseignement à l’égard du Peuple de Dieu, il est tout aussi vrai que c’est d’abord le Peuple de Dieu qui rend les prêtres saints, les guide et les forme en leur apprenant à aimer et à servir.

Votre présence en nombre ici aujourd’hui manifeste la fécondité de la charité pastorale que les PP. Hugues et Tanguy ont pu exercer et déployer grâce à vous.
Sans vouloir céder à la prétention, je suis convaincu que ce que nos deux Frères ont vécu et construit ensemble avec vous ici, à la Cambre, durant ces 7 années, constitue une ébauche de ce que l’Eglise de Belgique pourrait devenir bien avant 30 ans. Mais pour cela, elle doit rester attentive et fidèle aux appels de l’Esprit-Saint.

Il faut qu’elle demeure une Eglise incarnée par un Peuple de chair, de cœur et d’âme, une Eglise préoccupée de Dieu et des hommes, une Eglise inclusive, familiale, aux multiples visages. Une Eglise qui dit la foi avec les mots de la foi et non en reprenant les bredouillis jargonnant de la mondanité. Une Eglise vivante, sans aucun rapport avec ces abstractions stériles et desséchantes que l’on passe son temps à fabriquer et entretenir dans les officines ecclésiastiques. Bref, une Eglise vraiment catholique.

Je prie, nous prions pour que tout ce qui été semé ici croisse encore sous la houlette de vos nouveaux pasteurs. Merci encore et au plaisir de vous revoir à Leffe où nous vous attendons avec impatience !

Fr. Benoît et la Communauté de Leffe

Homélie de la fête de la Présentation de Jésus au Temple
(1 février 2015, Prieuré de la Cambre)

Dieu et l’homme se rencontrent

Tout le récit de la présentation de Jésus au Temple est marqué par une « visitation » de Dieu, une rencontre qui se passe dans la simplicité d’un dialogue, d’un échange de regard, d’un sourire, d’un geste respectueux, dans lesquels Dieu et les hommes s’approchent, s’apprivoisent, s’engagent mutuellement.

Car c’est bien le Seigneur qui, porté dans les bras de Marie, entre dans son Temple : il est chez lui dans cet édifice ; c’est lui qu’on y adore par ailleurs comme un être glorieux à l’aspect écrasant. Ici, le Fils éternel cache sa divinité sous le voile de l’humanité qu’il reçoit de la Vierge, et s’offre à nous comme un petit enfant dans les bras de sa mère, tout aussi dépendant d’elle que nous l’avons tous été de notre maman.

Dieu n’est pas derrière l’autel des sacrifices ; il ne se rassasie pas du sang des animaux : le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un cœur rempli d’action de grâce comme celui de Marie. Un cœur qui renonce joyeusement à vouloir mettre la main sur Dieu, à chercher à le manipuler par sacrifices interposés, et accepte de s’ouvrir à une vraie rencontre, humble et sincère.

Se déposséder de soi

Marie et Joseph viennent au Temple, en pauvres qu’ils sont, pour accomplir un précepte de la Loi ; mais ce faisant, ils présentent aux hommes religieux rassemblés dans le Temple celui qui vient accomplir tous les préceptes et toutes les lois reçues du Très-Haut dans la première Alliance.

Pourtant, seuls deux vieillards aux yeux déjà éteints vont le reconnaître là où il se donne à contempler : dans l’humilité d’un enfant offert à nos regards attendris. Ce ne sont pas les prêtres chargés du culte, ni les docteurs chargés de l’interprétation de la Loi divine qui viennent l’accueillir, mais deux pauvres, ceux que Dieu aime précisément en raison de leur humilité de cœur. C’est parce qu’ils ont le cœur pur - purifié de tout orgueil - qu’ils peuvent « voir Dieu » et reconnaître la présence du Messie dans l’enfant présenté ce jour-là au Temple.

Pour avoir le cœur pur, il faut se laisser déposséder de soi pour mieux se recevoir des mains de Dieu et de tous ceux que la providence nous donne. Les jeunes parents, au moment où l’enfant naît, après avoir été désiré ou même de nos jours « programmé », restent surpris par cette merveille d’un petit d’homme qui vient au monde. C’est un moment où l’on se sent dépassé, parce qu’on réalise soudain que cet enfant qui naît est un don de Dieu, un don qui nous dépasse, qui dépasse notre pouvoir au moment même où il est remis entre nos mains... Les parents ne sont que les ministres d’une œuvre plus haute, de l’appel que Dieu adresse à ses enfants pour les faire entrer dans son alliance. Combien plus encore Marie, pour cet enfant qu’elle reçoit de façon si mystérieuse !

On ne met pas au monde des enfants pour soi-même ni pour eux-mêmes mais pour les ouvrir au monde et à Dieu. Pour preuve, Siméon prend le petit Jésus dans ses bras : pour Marie, ce n’est déjà plus son enfant : la voici désappropriée. Siméon bénit Marie et Joseph mais il annonce à Marie l’œuvre de vie qu’accomplira Jésus en même temps la souffrance qui l’attend : un glaive lui transpercera le cœur.

Tous les parents vivent des joies et des souffrances à cause de leurs enfants : fierté et déception, confiance et trahison trament la vie familiale. Ces déboires comme ces bonheurs sont cependant toujours bornés par la croix de Jésus qui témoigne de la fidélité absolue de Jésus dans son désir d’aimer les hommes au-delà de toute injure, de tout blasphème.

La vie consacrée, école et témoignage de la dépossession

Un des aspects fondamentaux de la vie consacrée est précisément de rappeler à l’homme les dispositions de cœur, identiques à celles de Jésus, qu’il doit entretenir pour accueillir Celui qui veut venir épouser son humanité pour la sanctifier, la diviniser. Voilà pourquoi l’Eglise célèbre en ce jour de la Présentation du Seigneur la « Journée de la vie consacrée ».

Les religieuses et les religieux ont à « être au sein du Peuple de Dieu comme des sentinelles qui aperçoivent et qui annoncent la vie nouvelle déjà présente dans l’histoire. Le dévouement complet des personnes consacrées à Dieu et à leurs frères et soeurs doit devenir pour le monde d’aujourd’hui le signe éloquent de la présence du Règne de Dieu. Leur façon de vivre et d’agir doit manifester sans équivoque la pleine appartenance au seul Dieu. Leur abandon total dans les mains du Christ et de l’Eglise indique la présence de Dieu.

Toutes leurs puissances de possession, ils les offrent à Dieu : vœu de pauvreté. Tout leur pouvoir d’initiative, de création et d’action, ils le remettent à Dieu : vœu d’obéissance. Toute leur puissance de fécondité, de susciter la vie, ils la confient à Dieu pour qu’il la fasse fructifier : vœu de chasteté. Et tout cela sans attendre.

S’offrir à Dieu en lui donnant carte blanche, pour qu’il donne fécondité à notre vie ; s’offrir à Dieu et à sa volonté, pour qu’il réalise son œuvre à travers l’offrande de notre personne, c’est une lutte intérieure permanente.

N’entre dans la vie religieuse que celui qui a ressenti un appel intérieur, et un appel auquel on résiste parfois longtemps avant de répondre par un oui. Mais celui qui précisément a fait le pas découvre alors tout ce que Dieu donne et la puissance de vie qu’il promet.

Aujourd’hui, nous prions pour que Dieu conserve à l’Eglise la grâce de la vie religieuse, de ce oui total prononcé, dans un élan d’amour. Que le Seigneur fasse grâce à chacun d’entre nous, quel que soit son état de vie, de pouvoir renouveler son offrande.

P. Hugues

Causerie de carême (21 février 2021)

Homélie à la Cambre (30 août 2020)

Partir et venir. Il faut que le Fils de l’homme parte. Il doit partir de Jérusalem. Il entame son exode, mais c’est pour venir, pour revenir dans la gloire et prendre avec lui tous ceux qui l’auront cherché. La vie du Fils de l’homme est comme notre vie, ou plutôt notre vie est comme celle du Fils de l’homme : il nous faut partir, toujours, ne pas nous installer, être sur la route. Il nous faut partir comme le Fils de l’homme a quitté sa condition de Dieu pour devenir homme, puis sa condition d’homme pour retourner à Dieu. Il nous faut partir, mais c’est pour revenir. Nous partons en semant dans les larmes, nous revenons en moissonnant dans l’allégresse, comme le dit le psaume.

Partir et venir. Jésus parle évidemment de sa passion, de l’exode qui lui fera quitter la vie pour traverser la mort et retourner dans la vie du Père. Jésus insiste auprès des apôtres et des disciples qui reconnaissent en lui le Messie. Pierre ne l’a-t-il pas confessé ? Et là ce n’était pas la pensée des hommes, c’était Dieu lui-même qui lui soufflait au cœur de reconnaitre le Fils du Dieu vivant, le Messie, celui qui vient pour sauver. Mais Pierre ne comprend pas que ce Messie n’est pas un messie à la façon des hommes : ce n’est pas un souverain qui écrase, ce n’est pas un puissant qui fait sentir sa force, c’est un serviteur qui vient servir, un serviteur qui vient s’humilier, jusqu’à livrer sa propre vie pour que vivent ceux qu’il aime. Les apôtres ne peuvent pas comprendre cela et il faudra que Jésus aille jusqu’au bout de son calvaire, de cette passion d’amour, d’obéissance et de souffrance, pour que les apôtres et les disciples comprennent et se laissent enfin retourner le cœur pour pouvoir suivre leur maître et leur seigneur, eux aussi, jusqu’au bout, se mettant simplement à sa suite pour marcher, posant un pas après l’autre, quel que soit l’âpreté du chemin. Pour suivre le Christ, il ne faut pas d’abord prendre la croix, il faut se laisser séduire par l’amour du Père. Nous avons entendu Jérémie (20, 7-9) qui parle dans le contexte de persécution qui lui est propre : "tu m’as séduit et j’ai été séduit".

Cette passion, c’est la passion d’amour du Père, c’est la passion de cet amour dévorant, cette passion qui va jusqu’au bout, qui donne tout et qui, une fois qu’elle saisit le cœur de l’homme, ne peut rien faire d’autre que de l’enflammer du même feu et le projeter sur ce chemin, sur cet exode, où s’abandonnant lui-même, il s’en va vers le Père pour partager la vie du Père. Ça ne veut pas dire pour se l’accaparer égoïstement mais pour la partager en la donnant, en la répandant généreusement comme Jésus a pu le faire. L’amour, vous le savez vous qui aimez, nous pousse hors de nous-mêmes, l’amour nous fait nous offrir tout entier. L’amour exige de nous ce don total, il fait de nous une offrande sacrée. L’amour nous pousse jusqu’au bout de nous-mêmes. Saint Paul dit (Romains 12,1-2) : "offrez votre corps". L’amour humain, nous le savons bien, va jusqu’au don du corps. L’amour de Dieu va aussi, d’une certaine manière, jusqu’au don du corps. Qu’a offert Jésus sur la croix si ce n’est son corps, sa personne tout entière ? Et pourquoi l’a-t-il offerte sur la croix, si ce n’est à cause de l’amour du Père, à cause de l’amour des hommes, ses frères.

Cet amour prend en Dieu tout son resplendissement. Permettez-moi de revenir encore — pardon de vous lasser, mais c’est promis c’est pour la dernière fois — à ce vitrail de la compassion du Père, du trône de gloire, qui orne le chœur de notre abbatiale de la Cambre. Le Père sur son trône de gloire offre le Fils ; le Fils qui meurt en croix ; et entre la bouche du Père et la bouche du Fils s’envole l’Esprit, descendant vers nous. Cette image de la Trinité est une image de l’amour qui nous saisit. Le Père aime éternellement, le Fils se laisse aimer, rend l’amour du Père, l’Esprit est cette circulation d’amour continuelle entre le Père et le Fils.

Permettez-moi d’ajouter une petite nuance à cette image. La Cambre possède trois sources. Il y a celle très évidente, que tout le monde voit : la mare aux canards, l’une des trois sources du Maelbeek. Il y en a une autre au pied du platane dans la cour d’honneur, fermée d’une trappe, que l’on voit seulement depuis les caves de l’Institut de géographie. Et il y en a une troisième que je n’ai personnellement jamais vue, qui se situe aux alentours de l’ancienne infirmerie de la Cambre, aujourd’hui le siège de l’École des arts visuels. Cela m’a toujours émerveillé. Il y a trois sources à la Cambre, comme il y a une trinité des Personnes dans ce Dieu qui est amour. Ces trois sources à la Cambre, comme partout dans l’Eglise, ne serait-ce pas la grâce, la miséricorde et la paix, les trois manifestations de l’amour qui vient du Père, qui se révèle en Jésus et qui se diffuse dans nos cœurs par l’Esprit ?

Dans cette église aussi, ces trois sources de grâce, de miséricorde et de paix sont constantes. Par la prière qui s’y vit, par les sacrements qui s’y célèbrent, par l’esprit de ce lieu qui a été tellement façonné par la prière des moniales qui y ont vécu. Au moment où nous partons, le P. Tanguy et moi, nous voudrions peut-être vous inviter à continuer à puiser constamment dans ces trois sources. Nous voudrions vous inviter à boire sans vous lasser à cette source de la grâce, à cette source de la miséricorde, à cette source de la paix. Et pour que la source ne tarisse pas, nous vous invitons aussi à donner ce que vous buvez : donner la grâce, donner la miséricorde, donner la paix. Vous qui avez été baptisés, greffés sur le Christ, vous qui êtes la plantation bien-aimée du Père, vous qui êtes la fleur de l’Esprit, devenez source de grâce, source de miséricorde, source de paix. Alors la vie de Dieu continuera à se répandre comme une eau bienfaisante. La vie de Dieu continuera à fleurir dans cette église, dans vos cœurs, dans vos vies, dans cette ville, dans la monde.

C’est toi mon Fils bien aimé (13 janvier 2013)

Comme un Berger, tu es venu rassembler tes agneaux.
Par ton bras victorieux, par la puissance de ton amour, tu les as libérés.
Tu les as arrachés à leur désolation, à leur exil amer.
Tu les conduis auprès des verts pâturages, sur les hauts coteaux,
Pour qu’ils puissent paître et s’y reposer.
Tu les ramènes dans leur pays
Pour qu’ils puissent l’habiter dans la paix,
Croître et s’y multiplier, former ton peuple saint.
Ce peuple des rachetés qui se souvient de ta bonté
Et rappelle sans fin tes merveilles.

Quand tu es descendu dans l’eau, tu es descendu dans notre misère,
Tu as inauguré le temps de la consolation, le temps de la Bonne Nouvelle.
Oui, alors a commencé pour nous l’année de grâce et de bienfaits !
Tu as voulu poser tes pas dans les nôtres et marcher sur nos terres arides.
Et nos passages tortueux sont devenus droits,
Nos escarpements se sont changés en plaines,
Nos ravins ont été comblés, nos montagnes abaissées.
C’est toi qui nous ouvres, par ta sainte humanité, un chemin.

Oui, Seigneur, tu es venu pour nous sauver – pas pour condamner.
Ta gloire, ta victoire, ton triomphe, c’est la vie que tu nous donnes,
Cette vie nouvelle, surabondante, qui commence avec toi !
Ta grâce s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.
Tous les hommes sans exception – pas seulement quelques privilégiés,
Plus aimables ou plus dignes ou plus saints.
Tu nous as tous purifiés pour que nous ayons part à ton amour, à ta vie.
C’est par pure miséricorde que tu as agi.
Tu nous as fait renaître, tu nous as renouvelés dans l’Esprit Saint,
Pour nous rendre ardents à faire le bien.

A chacun, chacune de nous, tu redis avec force autant qu’avec tendresse :
C’est toi mon fils, mon bien-aimé – C’est toi ma fille, ma bien-aimée,
En toi j’ai mis tout mon amour.
Oui, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.
Je te rends la justice, je te rends l’espérance,
Je te rends l’héritage qui est le tien.

Viens, tu as du prix à mes yeux !
Donne-moi ta main, que je la tienne ; ne me cache plus ton visage !
Je te relève de la poussière – c’est trop peu,
Je te revêts de lumière – je te fais lumière !
J’envoie sur toi mon Souffle : te voilà vivant et recréé !

Le Seigneur est mon berger (19 avril 2008)

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ;
Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,
Car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;
Tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;
J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours…

Psaume 22

Tu es mon berger, Seigneur et je connais ta voix.
Je reconnais ta voix quand tu m’appelles par mon nom.
Je me retourne alors vers toi, surpris, comme Marie-Madeleine qui te cherchait désespérément auprès du tombeau vide.
Il n’y a que toi qui puisses prononcer ainsi mon nom,
avec une telle tendresse, cette infinie délicatesse, cette douceur
qui n’appartiennent qu’à ceux qui aiment.

A mon tour, je peux murmurer ton Nom, ton Nom sauveur :
« Jésus. Mon Seigneur et mon Dieu ».
Je te redis ma confiance, ma foi, mon amour.
Depuis toujours tu m’as aimé, tu m’as désiré.
Tu m’as appelé à la vie, à ta vie, tu m’as comblé.
Je ne manque de rien.

Et pourtant, je soupire et je demeure encore assoiffé.
Affamé de consolations diverses, de plaisirs, de sensualité.
Assoiffé d’amour, de tendresse, d’intimité.
Avide de reconnaissance, de partage, de bonheur.

Sur des prés d’herbe fraîche, tu me fais reposer.
Tu es mon bon berger. Je te voudrais ami, amant.
Tu es mon beau berger. Et tu m’aimes. Mon ami, si aimant.
Tu m’aimes dans tout ce que je suis, dans tout ce que je pressens.

Aussitôt tu te dérobes :
« Cesse de me tenir, va vers mes frères.
Aime aussi, comme moi, en laissant libre et grand.
Donne-toi, livre-toi. Tout entier, tout à moi. »

Tu me ramènes vers la source des eaux vives.
Tu m’ouvres ton sein transpercé : de l’eau, du sang.
Comme la colombe au creux du rocher, je me blottis, je peux me désaltérer.
Tu me fais revivre : c’est l’eau du salut.
Ton sang rend ma robe blanche.
Dans tes flots, tu m’as plongé pour que je renaisse en toi, lavé, renouvelé.
Amour qui m’as tant aimé, comment t’aimerai-je assez ?
Te ferais-je enfin connaître ?

De l’eau, du sang. Ton sang précieux. Ma coupe est débordante.
Tu m’as dressé la table. Merveilleux festin.
Noces, alliance, joie. Pour toujours, toi et moi.

Tu répands sur ma tête ton huile parfumée.
Tu m’imprègnes de toi, de ton odeur, de ta grâce.
Chaste et bienheureux enlacement, étreinte féconde de l’Esprit.

« Mange. Bois.
Rassasie-toi. Enivre-toi de la sobre ivresse.
Porte ma bonne odeur.
La route est longue encore. »

Tu me conduis par le juste chemin.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal.
Devant mes ennemis ? Tu es avec moi. Tu es mon berger.
Ton bâton me guide et me rassure.

En te livrant à la mort, tendre Agneau, tu es devenu la porte de la Vie.
Portail royal pour mon humble voie.
J’habiterai ta maison.
Je partagerai l’éternel repas, je goûterai sans fin aux délices de ton abondance.
Auprès de toi, toujours, au-delà de la durée de mes jours.

Grâce et bonheur m’accompagnent, déjà,
tous les jours de ma vie…

Réflexion d’un postulant (12 octobre 2007)

Voici 25 ans, le P. Hugues arrivait à l’abbaye de Leffe. Il faisait part de ses impressions de postulant dans la Lettre de Leffe retrouvée dans les archives...

Déjà plus d’un mois ! Le temps à l’abbaye s’écoule plus vite encore que la Leffe qui, sous nos pieds, se hâte vers la Meuse. Les heures filent et les journées et les semaines…qui se ressemblent sans se ressembler.

L’automne s’annonce. Le coin de la montagne que j’ai devant les yeux chaque matin est occupé à enfiler son habit d’hiver : le tapis de vigne vierge rougeoyante a disparu, le lilas et le bouleau jaunissent, l’érable se cuivre. Et la pluie tombe et le vent souffle. Les belles journées ne manquent pourtant pas, ni l’azur du ciel, ni le rayonnement lumineux, mais moins chaud, d’un soleil décidément généreux. Pour l’instant, au-dehors, une brise légère remue de temps à autres l’arbre dont je partage la vue avec le Père Bruno. Là, plus haut, j’entends les cris d’une bande de moineaux. Le ciel n’est ni bleu, ni gris, terne. La machine à écrire du frère Jean-Baptiste résonne, énergique, dans la chambre voisine ; en bas, on dirait comme un martèlement discontinu : le balai de Frère Raymond qui brosse le couloir heurte le marbre des plinthes. J’imaginais l’endroit plus calme. Il est vrai qu’auparavant, j’ai toujours séjourné dans une pièce donnant sur la cour intérieure, dont la paix n’était pas même troublée par le débit régulier de la fontaine. De ce côté-ci, la rue Poncelet, les voisins, … Pour citer notre mémorable Frère, “Ce n’est pas la même chose !”

Cela ne m’empêche pas de dormir, bien dormir même (clin d’œil à qui saisit l’allusion).

Cependant, mis à part ces gémissements sur le temps qui s’échappe et les bruits qui courent, quelles sont ces réflexions d’un postulant ?
Puisqu’il me prête sa plume, j’écrirai avant tout qu’il est heureux, ce qui signifie beaucoup et laisse planer une vague imprécision.
En un mois, je pense avoir redécouvert l’abbaye, posant sur elle un regard “de l’intérieur”. Durant tout octobre de l’an dernier, j’y ai demeuré, fort bien accueilli. Je croyais pouvoir me figurer une idée assez juste de ce qui se vivait ici ; la Communauté s’était très fraternellement ouverte (qu’elle en soit remerciée) au séminariste que j’étais alors, me partageant sa prière, son travail, ses repas, ses loisirs. Mes conclusions à l’époque, me paraissaient valables ; je les ai longuement méditées. Je les corrige aujourd’hui, non que tout soit fondamentalement différent mais bien que le fait d’appartenir désormais à cette Communauté modifie la manière d’envisager les choses. Ainsi pour n’énoncer qu’un exemple assez superficiel, j’apprends les exigences nouvelles de la vie communautaire, à tout niveau, de la façon de fermer une porte sans me sentir obligé de signaler à tout l’étage que je quitte ma chambre, à la suppression du signe de la Croix que je traçais ; durant la récitation de l’Office, avant le cantique évangélique (« geste qui n’appartient pas à la Tradition de l’Ordre et constitue au chœur une singularité excessive » ; ainsi dit notre respecté professeur, le Père Norbert).

Je pressens, sans toujours l’incarner dans mes agissements, une cordialité chaleureuse dans les rapports mutuels, une bonne entente quasi familiale — c’est dire qu’elle reconnaît certains soubresauts parfois bien imparfaits — qui me donnent le goût de vivre ensemble.
J’éprouve aussi différemment la valeur du temps, fugace, s’il en est. Nos journées remplies si nous voulons nous donner avec une bonne mesure, l’activité, me prennent et m’absorbent qui donnent à cinq minutes un poids particulier au cours des vingt-quatre heures quotidiennement accordées : il ne faut pas les perdre, dirait notre Lion de Bethléem , s’il veut bien me passer les mots.

La succession et, malgré tout, l’abondance des tâches, temps de prière, de vie communautaire, temps de travail, d’étude, de lecture, me le confirment ainsi que m’ôtent toute illusion sur ce point : même un cadre, si propice soit-il, — une abbaye, une communauté qui inscrit dans sa règle de vie la prière et l’aménage dans son temps — n’enlève rien à l’effort personnel, à la difficulté d’adopter cette attitude orante, humble et seule chrétienne d’ouverture à l’Esprit, à la Grâce surabondante du Père des miséricordes.

Ceci me renvoie à moi-même, me rappelle pourquoi j’ai demandé à entrer dans cette maison, “pour renoncer à l’impiété et aux désirs de ce monde, vivre avec simplicité, justice et piété en cette époque, attendre et appeler la bienheureuse espérance, la venue vers nous de la Gloire du Dieu grand, notre Sauveur, Jésus-Christ” , (cette traduction personnelle et légèrement tronquée du texte latin de Tt 2,12-13 vaut certes ce qu’elle vaut mais m’interpelle beaucoup) désireux vraiment et pressé de me convertir, d’être retourné pour de bon et chaque jour, vers le Christ, le Vrai Chemin.

Ceci me renvoie à mes Frères, car je sais bien que vouloir vivre cela seul c’est faire mauvaise route.

Jean-Luc Bada,
Abbaye N.-D. de Leffe,
02-04 octobre 1982

“J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course.” (2Tim 4,7)

Combattons jusqu’au bout le bon combat, achevons notre course !

Méditation face à une icône de Saint Joseph (20 mars 2006)

L’icône représente Joseph, un homme jeune, en position d’orant, vêtu d’une tunique et d’un manteau rouge. Jésus, enfant, est devant lui, de même physionomie que lui, un peu comme dans les représentations de Notre-Dame du Signe. L’Enfant Jésus, lui aussi vêtu de rouge, bénit de la main droite celui qui le regarde. Il soutient de sa gauche une colombe qui s’approche de son visage.

D’après le titre d’un ouvrage du père André Doxer, chapelain à Lourdes, l’auteur du site où je l’ai découverte lui a donné pour titre : « Joseph, ombre du Père ». Il y voit en effet une représentation trinitaire, ce que je peux très bien comprendre : le Père, éternellement jeune, offrant son Fils, engendré de Lui avant les siècles, parfaite image de sa gloire, qui vient rendre au genre humain la bénédiction. Le large manteau ouvert suggère la gloire et une idée de protection. Je l’imagine couvrant ceux qui s’y réfugient, solide au point que ceux qui reviennent vers lui puissent s’y agripper, s’y accrocher pour aller vers son cœur, ce cœur d’un Père capable de s’émouvoir du même frémissement que celui des entrailles d’une mère. L’Esprit, sous la forme de la Colombe dans la main de Jésus, est comme le doigt, le prolongement de cette main du Père qu’est Jésus. Il susurre au Fils l’amour dont il est aimé et semble puiser à ses lèvres ce qu’il doit porter dans le cœur des croyants, prêt à être envoyé sur eux.

Le mystère de cet homme, époux de Marie sans l’avoir jamais connue, père de Jésus sans qu’il soit le fruit de sa semence, et qui pourtant assume décidément le rôle qui lui est confié par Dieu, me redit à nouveau combien chacun, quelle que soit sa condition, peut trouver en lui un patron, un modèle. Joseph est dans « l’ombre du Père », sans lui faire aucune ombre ; il n’est pas pour autant un mirage, mais un être bel et bien unique, personnel et concret. L’Enfant a accepté d’être appelé fils de Joseph. C’est de lui qu’il a reçu son Nom et c’est par lui qu’il est rejeton de David. Tout cela par pure grâce de Dieu en faveur d’un homme qui s’ouvre à lui mais que les autres pourraient considérer bien différemment...

L’Ecriture dit de Joseph qu’il est un homme juste. Quand il apprend que Marie, qui lui était promise, porte en elle ce qui vient de l’Esprit, il se retire humblement pour ne pas contrecarrer le dessein divin qu’il ne comprend vraisemblablement pas. Loin de vouloir s’emparer de ce qui devrait lui revenir, ou de s’irriter de ce qui lui échappe, il se soumet dans l’obéissance à plus haut que lui. Il peut alors accueillir une nouvelle mission : il sera époux et père, mais pas comme il l’avait sans doute imaginé. Il aimera tendrement, profondément, fidèlement, mais plus que chastement : dans une continence qui éblouit autant qu’elle laisse perplexe ou incrédule.

L’iconographe n’a pas mis dans ses mains l’habituel lys des vierges ; il ne le représente pas non plus comme un vieillard mais comme un homme plein de grâce et de virilité, prêt à s’élancer pour courir sa route... Ses mains sont grandes ouvertes, dépouillées, offertes, - pas liées -, dans une attitude de profonde liberté qui évoque à la fois l’offrande et l’accueil, l’attitude de la prière.

Joseph est tout vêtu de rouge : c’est la couleur du feu, de l’Esprit. C’est le signe de la présence pleinement accueillie et reçue en lui de cette Colombe tenue par l’Enfant. Joseph, le juste, est justifié par son obéissance de foi. Il ne jouit certes pas de cette conception immaculée qui a été le propre de Marie mais, lui aussi, il a accueilli l’Esprit. Il s’est laissé transformer par lui, transfigurer pour ainsi dire : sa puissance virile s’est laissée féconder par la Grâce d’en haut qui lui donne de porter un fruit nouveau, plein d’une saveur inconnue.

La présence de la Colombe dans la main de l’Enfant est bien plus suggestive que tout autre symbole. Au cœur du mystère trinitaire, le Père aime éternellement le Fils qu’il engendre éternellement dans cet amour ; le Fils aime éternellement le Père dans ce même amour qu’il lui retourne éternellement. Cet amour du Père et du Fils, du Père pour le Fils et du Fils pour le Père a un nom, différent de tous les noms qu’on pourrait lui donner s’il s’agissait d’un phénomène purement humain : cet amour, c’est une troisième Personne, l’Esprit. Ce Feu de charité pure indique que l’amour trinitaire est au delà de ce que nous pouvons connaître : il dépasse tout, infiniment, de ce que l’homme sait, expérimente, goûte de l’amour. Il n’en demeure pas moins l’archétype, sa source et son sommet. Tout ce que nous pouvons connaître de l’amour, malgré le drame du péché, vient de là et, selon l’ordre de la rédemption, doit nous ramener là.

C’est l’Esprit, pur Amour, qui devient ainsi pour les hommes le gardien et le régulateur du bel amour : cet Esprit versé dans nos cœurs, pour y mettre l’amour, précisément ; un amour de charité, don perpétuel, qui ne veut et ne peut ni rien saisir ni rien retenir mais au contraire, parce qu’il donne toujours, reçoit parfaitement et se trouve toujours comblé d’une plénitude telle qu’elle peut s’élargir à l’infini sans jamais diminuer en quoi que ce soit. C’est ce Feu-là qui doit gagner la terre entière, le cœur de chaque homme, chaque femme en ce monde, pour le rattacher à sa source.

Nos soifs, nos faims, nos désirs ne sont que « l’ombre » de cet amour, avec tout ce qu’il y a — pour nous — de trouble et de mystérieux dans cette « ombre » qui ressemble plus souvent à la ténèbre épaisse où, dans la Bible, Dieu se manifeste à l’homme pour opérer en lui.

Nos chemins ne sont jamais des chemins de désespoir, malgré toutes les angoisses, tous les doutes, les questionnements, malgré le poids de la solitude, malgré les défaites et les chutes de ceux qui pleurent et gémissent...

Nos chemins ne sont pas irrémédiablement condamnés, malgré la chair et ses joies, pleines, durables ou éphémères, gratuites, recherchées et consenties, malgré les attachements des corps aux corps, qu’ils précèdent ou suivent ceux de l’âme à l’âme, chez ceux qui au contraire rient et ont oublié tout souci...

C’est Jésus, le centre de l’icône, car c’est à cause de Jésus que Joseph est devenu Joseph en plénitude... C’est Jésus qui, pour chacun d’entre nous, reste le Chemin, la Vérité, la Vie...
C’est Jésus qui me redit l’amour du Père pour moi, envers et contre tout ; il me donne d’aimer et m’invite à aimer, comme lui...

Ma Colombe, ma toute belle, viens ; montre-toi ;
montre-moi ton beau visage !
Viens, Esprit Saint ; viens, Foyer d’amour !
Alors que se profilent les jours de la passion du Fils Unique et Bien Aimé,
lui qui m’a aimé et s’est livré pour moi, viens m’apprendre à aimer !

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