Communauté

Les textes

P. Abbé

Homélie de la fête de la Présentation de Jésus au Temple
(1 février 2015, Prieuré de la Cambre)

Dieu et l’homme se rencontrent

Tout le récit de la présentation de Jésus au Temple est marqué par une « visitation » de Dieu, une rencontre qui se passe dans la simplicité d’un dialogue, d’un échange de regard, d’un sourire, d’un geste respectueux, dans lesquels Dieu et les hommes s’approchent, s’apprivoisent, s’engagent mutuellement.

Car c’est bien le Seigneur qui, porté dans les bras de Marie, entre dans son Temple : il est chez lui dans cet édifice ; c’est lui qu’on y adore par ailleurs comme un être glorieux à l’aspect écrasant. Ici, le Fils éternel cache sa divinité sous le voile de l’humanité qu’il reçoit de la Vierge, et s’offre à nous comme un petit enfant dans les bras de sa mère, tout aussi dépendant d’elle que nous l’avons tous été de notre maman.

Dieu n’est pas derrière l’autel des sacrifices ; il ne se rassasie pas du sang des animaux : le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un cœur rempli d’action de grâce comme celui de Marie. Un cœur qui renonce joyeusement à vouloir mettre la main sur Dieu, à chercher à le manipuler par sacrifices interposés, et accepte de s’ouvrir à une vraie rencontre, humble et sincère.

Se déposséder de soi

Marie et Joseph viennent au Temple, en pauvres qu’ils sont, pour accomplir un précepte de la Loi ; mais ce faisant, ils présentent aux hommes religieux rassemblés dans le Temple celui qui vient accomplir tous les préceptes et toutes les lois reçues du Très-Haut dans la première Alliance.

Pourtant, seuls deux vieillards aux yeux déjà éteints vont le reconnaître là où il se donne à contempler : dans l’humilité d’un enfant offert à nos regards attendris. Ce ne sont pas les prêtres chargés du culte, ni les docteurs chargés de l’interprétation de la Loi divine qui viennent l’accueillir, mais deux pauvres, ceux que Dieu aime précisément en raison de leur humilité de cœur. C’est parce qu’ils ont le cœur pur - purifié de tout orgueil - qu’ils peuvent « voir Dieu » et reconnaître la présence du Messie dans l’enfant présenté ce jour-là au Temple.

Pour avoir le cœur pur, il faut se laisser déposséder de soi pour mieux se recevoir des mains de Dieu et de tous ceux que la providence nous donne. Les jeunes parents, au moment où l’enfant naît, après avoir été désiré ou même de nos jours « programmé », restent surpris par cette merveille d’un petit d’homme qui vient au monde. C’est un moment où l’on se sent dépassé, parce qu’on réalise soudain que cet enfant qui naît est un don de Dieu, un don qui nous dépasse, qui dépasse notre pouvoir au moment même où il est remis entre nos mains... Les parents ne sont que les ministres d’une œuvre plus haute, de l’appel que Dieu adresse à ses enfants pour les faire entrer dans son alliance. Combien plus encore Marie, pour cet enfant qu’elle reçoit de façon si mystérieuse !

On ne met pas au monde des enfants pour soi-même ni pour eux-mêmes mais pour les ouvrir au monde et à Dieu. Pour preuve, Siméon prend le petit Jésus dans ses bras : pour Marie, ce n’est déjà plus son enfant : la voici désappropriée. Siméon bénit Marie et Joseph mais il annonce à Marie l’œuvre de vie qu’accomplira Jésus en même temps la souffrance qui l’attend : un glaive lui transpercera le cœur.

Tous les parents vivent des joies et des souffrances à cause de leurs enfants : fierté et déception, confiance et trahison trament la vie familiale. Ces déboires comme ces bonheurs sont cependant toujours bornés par la croix de Jésus qui témoigne de la fidélité absolue de Jésus dans son désir d’aimer les hommes au-delà de toute injure, de tout blasphème.

La vie consacrée, école et témoignage de la dépossession

Un des aspects fondamentaux de la vie consacrée est précisément de rappeler à l’homme les dispositions de cœur, identiques à celles de Jésus, qu’il doit entretenir pour accueillir Celui qui veut venir épouser son humanité pour la sanctifier, la diviniser. Voilà pourquoi l’Eglise célèbre en ce jour de la Présentation du Seigneur la « Journée de la vie consacrée ».

Les religieuses et les religieux ont à « être au sein du Peuple de Dieu comme des sentinelles qui aperçoivent et qui annoncent la vie nouvelle déjà présente dans l’histoire. Le dévouement complet des personnes consacrées à Dieu et à leurs frères et soeurs doit devenir pour le monde d’aujourd’hui le signe éloquent de la présence du Règne de Dieu. Leur façon de vivre et d’agir doit manifester sans équivoque la pleine appartenance au seul Dieu. Leur abandon total dans les mains du Christ et de l’Eglise indique la présence de Dieu.

Toutes leurs puissances de possession, ils les offrent à Dieu : vœu de pauvreté. Tout leur pouvoir d’initiative, de création et d’action, ils le remettent à Dieu : vœu d’obéissance. Toute leur puissance de fécondité, de susciter la vie, ils la confient à Dieu pour qu’il la fasse fructifier : vœu de chasteté. Et tout cela sans attendre.

S’offrir à Dieu en lui donnant carte blanche, pour qu’il donne fécondité à notre vie ; s’offrir à Dieu et à sa volonté, pour qu’il réalise son œuvre à travers l’offrande de notre personne, c’est une lutte intérieure permanente.

N’entre dans la vie religieuse que celui qui a ressenti un appel intérieur, et un appel auquel on résiste parfois longtemps avant de répondre par un oui. Mais celui qui précisément a fait le pas découvre alors tout ce que Dieu donne et la puissance de vie qu’il promet.

Aujourd’hui, nous prions pour que Dieu conserve à l’Eglise la grâce de la vie religieuse, de ce oui total prononcé, dans un élan d’amour. Que le Seigneur fasse grâce à chacun d’entre nous, quel que soit son état de vie, de pouvoir renouveler son offrande.

P. Hugues

C’est toi mon Fils bien aimé (13 janvier 2013)

Comme un Berger, tu es venu rassembler tes agneaux.
Par ton bras victorieux, par la puissance de ton amour, tu les as libérés.
Tu les as arrachés à leur désolation, à leur exil amer.
Tu les conduis auprès des verts pâturages, sur les hauts coteaux,
Pour qu’ils puissent paître et s’y reposer.
Tu les ramènes dans leur pays
Pour qu’ils puissent l’habiter dans la paix,
Croître et s’y multiplier, former ton peuple saint.
Ce peuple des rachetés qui se souvient de ta bonté
Et rappelle sans fin tes merveilles.

Quand tu es descendu dans l’eau, tu es descendu dans notre misère,
Tu as inauguré le temps de la consolation, le temps de la Bonne Nouvelle.
Oui, alors a commencé pour nous l’année de grâce et de bienfaits !
Tu as voulu poser tes pas dans les nôtres et marcher sur nos terres arides.
Et nos passages tortueux sont devenus droits,
Nos escarpements se sont changés en plaines,
Nos ravins ont été comblés, nos montagnes abaissées.
C’est toi qui nous ouvres, par ta sainte humanité, un chemin.

Oui, Seigneur, tu es venu pour nous sauver – pas pour condamner.
Ta gloire, ta victoire, ton triomphe, c’est la vie que tu nous donnes,
Cette vie nouvelle, surabondante, qui commence avec toi !
Ta grâce s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.
Tous les hommes sans exception – pas seulement quelques privilégiés,
Plus aimables ou plus dignes ou plus saints.
Tu nous as tous purifiés pour que nous ayons part à ton amour, à ta vie.
C’est par pure miséricorde que tu as agi.
Tu nous as fait renaître, tu nous as renouvelés dans l’Esprit Saint,
Pour nous rendre ardents à faire le bien.

A chacun, chacune de nous, tu redis avec force autant qu’avec tendresse :
C’est toi mon fils, mon bien-aimé – C’est toi ma fille, ma bien-aimée,
En toi j’ai mis tout mon amour.
Oui, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.
Je te rends la justice, je te rends l’espérance,
Je te rends l’héritage qui est le tien.

Viens, tu as du prix à mes yeux !
Donne-moi ta main, que je la tienne ; ne me cache plus ton visage !
Je te relève de la poussière – c’est trop peu,
Je te revêts de lumière – je te fais lumière !
J’envoie sur toi mon Souffle : te voilà vivant et recréé !

Le Seigneur est mon berger (19 avril 2008)

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ;
Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,
Car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;
Tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;
J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours…

Psaume 22

Tu es mon berger, Seigneur et je connais ta voix.
Je reconnais ta voix quand tu m’appelles par mon nom.
Je me retourne alors vers toi, surpris, comme Marie-Madeleine qui te cherchait désespérément auprès du tombeau vide.
Il n’y a que toi qui puisses prononcer ainsi mon nom,
avec une telle tendresse, cette infinie délicatesse, cette douceur
qui n’appartiennent qu’à ceux qui aiment.

A mon tour, je peux murmurer ton Nom, ton Nom sauveur :
« Jésus. Mon Seigneur et mon Dieu ».
Je te redis ma confiance, ma foi, mon amour.
Depuis toujours tu m’as aimé, tu m’as désiré.
Tu m’as appelé à la vie, à ta vie, tu m’as comblé.
Je ne manque de rien.

Et pourtant, je soupire et je demeure encore assoiffé.
Affamé de consolations diverses, de plaisirs, de sensualité.
Assoiffé d’amour, de tendresse, d’intimité.
Avide de reconnaissance, de partage, de bonheur.

Sur des prés d’herbe fraîche, tu me fais reposer.
Tu es mon bon berger. Je te voudrais ami, amant.
Tu es mon beau berger. Et tu m’aimes. Mon ami, si aimant.
Tu m’aimes dans tout ce que je suis, dans tout ce que je pressens.

Aussitôt tu te dérobes :
« Cesse de me tenir, va vers mes frères.
Aime aussi, comme moi, en laissant libre et grand.
Donne-toi, livre-toi. Tout entier, tout à moi. »

Tu me ramènes vers la source des eaux vives.
Tu m’ouvres ton sein transpercé : de l’eau, du sang.
Comme la colombe au creux du rocher, je me blottis, je peux me désaltérer.
Tu me fais revivre : c’est l’eau du salut.
Ton sang rend ma robe blanche.
Dans tes flots, tu m’as plongé pour que je renaisse en toi, lavé, renouvelé.
Amour qui m’as tant aimé, comment t’aimerai-je assez ?
Te ferais-je enfin connaître ?

De l’eau, du sang. Ton sang précieux. Ma coupe est débordante.
Tu m’as dressé la table. Merveilleux festin.
Noces, alliance, joie. Pour toujours, toi et moi.

Tu répands sur ma tête ton huile parfumée.
Tu m’imprègnes de toi, de ton odeur, de ta grâce.
Chaste et bienheureux enlacement, étreinte féconde de l’Esprit.

« Mange. Bois.
Rassasie-toi. Enivre-toi de la sobre ivresse.
Porte ma bonne odeur.
La route est longue encore. »

Tu me conduis par le juste chemin.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal.
Devant mes ennemis ? Tu es avec moi. Tu es mon berger.
Ton bâton me guide et me rassure.

En te livrant à la mort, tendre Agneau, tu es devenu la porte de la Vie.
Portail royal pour mon humble voie.
J’habiterai ta maison.
Je partagerai l’éternel repas, je goûterai sans fin aux délices de ton abondance.
Auprès de toi, toujours, au-delà de la durée de mes jours.

Grâce et bonheur m’accompagnent, déjà,
tous les jours de ma vie…

Réflexion d’un postulant (12 octobre 2007)

Voici 25 ans, le P. Hugues arrivait à l’abbaye de Leffe. Il faisait part de ses impressions de postulant dans la Lettre de Leffe retrouvée dans les archives...

Déjà plus d’un mois ! Le temps à l’abbaye s’écoule plus vite encore que la Leffe qui, sous nos pieds, se hâte vers la Meuse. Les heures filent et les journées et les semaines…qui se ressemblent sans se ressembler.

L’automne s’annonce. Le coin de la montagne que j’ai devant les yeux chaque matin est occupé à enfiler son habit d’hiver : le tapis de vigne vierge rougeoyante a disparu, le lilas et le bouleau jaunissent, l’érable se cuivre. Et la pluie tombe et le vent souffle. Les belles journées ne manquent pourtant pas, ni l’azur du ciel, ni le rayonnement lumineux, mais moins chaud, d’un soleil décidément généreux. Pour l’instant, au-dehors, une brise légère remue de temps à autres l’arbre dont je partage la vue avec le Père Bruno. Là, plus haut, j’entends les cris d’une bande de moineaux. Le ciel n’est ni bleu, ni gris, terne. La machine à écrire du frère Jean-Baptiste résonne, énergique, dans la chambre voisine ; en bas, on dirait comme un martèlement discontinu : le balai de Frère Raymond qui brosse le couloir heurte le marbre des plinthes. J’imaginais l’endroit plus calme. Il est vrai qu’auparavant, j’ai toujours séjourné dans une pièce donnant sur la cour intérieure, dont la paix n’était pas même troublée par le débit régulier de la fontaine. De ce côté-ci, la rue Poncelet, les voisins, … Pour citer notre mémorable Frère, “Ce n’est pas la même chose !”

Cela ne m’empêche pas de dormir, bien dormir même (clin d’œil à qui saisit l’allusion).

Cependant, mis à part ces gémissements sur le temps qui s’échappe et les bruits qui courent, quelles sont ces réflexions d’un postulant ?
Puisqu’il me prête sa plume, j’écrirai avant tout qu’il est heureux, ce qui signifie beaucoup et laisse planer une vague imprécision.
En un mois, je pense avoir redécouvert l’abbaye, posant sur elle un regard “de l’intérieur”. Durant tout octobre de l’an dernier, j’y ai demeuré, fort bien accueilli. Je croyais pouvoir me figurer une idée assez juste de ce qui se vivait ici ; la Communauté s’était très fraternellement ouverte (qu’elle en soit remerciée) au séminariste que j’étais alors, me partageant sa prière, son travail, ses repas, ses loisirs. Mes conclusions à l’époque, me paraissaient valables ; je les ai longuement méditées. Je les corrige aujourd’hui, non que tout soit fondamentalement différent mais bien que le fait d’appartenir désormais à cette Communauté modifie la manière d’envisager les choses. Ainsi pour n’énoncer qu’un exemple assez superficiel, j’apprends les exigences nouvelles de la vie communautaire, à tout niveau, de la façon de fermer une porte sans me sentir obligé de signaler à tout l’étage que je quitte ma chambre, à la suppression du signe de la Croix que je traçais ; durant la récitation de l’Office, avant le cantique évangélique (« geste qui n’appartient pas à la Tradition de l’Ordre et constitue au chœur une singularité excessive » ; ainsi dit notre respecté professeur, le Père Norbert).

Je pressens, sans toujours l’incarner dans mes agissements, une cordialité chaleureuse dans les rapports mutuels, une bonne entente quasi familiale — c’est dire qu’elle reconnaît certains soubresauts parfois bien imparfaits — qui me donnent le goût de vivre ensemble.
J’éprouve aussi différemment la valeur du temps, fugace, s’il en est. Nos journées remplies si nous voulons nous donner avec une bonne mesure, l’activité, me prennent et m’absorbent qui donnent à cinq minutes un poids particulier au cours des vingt-quatre heures quotidiennement accordées : il ne faut pas les perdre, dirait notre Lion de Bethléem , s’il veut bien me passer les mots.

La succession et, malgré tout, l’abondance des tâches, temps de prière, de vie communautaire, temps de travail, d’étude, de lecture, me le confirment ainsi que m’ôtent toute illusion sur ce point : même un cadre, si propice soit-il, — une abbaye, une communauté qui inscrit dans sa règle de vie la prière et l’aménage dans son temps — n’enlève rien à l’effort personnel, à la difficulté d’adopter cette attitude orante, humble et seule chrétienne d’ouverture à l’Esprit, à la Grâce surabondante du Père des miséricordes.

Ceci me renvoie à moi-même, me rappelle pourquoi j’ai demandé à entrer dans cette maison, “pour renoncer à l’impiété et aux désirs de ce monde, vivre avec simplicité, justice et piété en cette époque, attendre et appeler la bienheureuse espérance, la venue vers nous de la Gloire du Dieu grand, notre Sauveur, Jésus-Christ” , (cette traduction personnelle et légèrement tronquée du texte latin de Tt 2,12-13 vaut certes ce qu’elle vaut mais m’interpelle beaucoup) désireux vraiment et pressé de me convertir, d’être retourné pour de bon et chaque jour, vers le Christ, le Vrai Chemin.

Ceci me renvoie à mes Frères, car je sais bien que vouloir vivre cela seul c’est faire mauvaise route.

Jean-Luc Bada,
Abbaye N.-D. de Leffe,
02-04 octobre 1982

“J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course.” (2Tim 4,7)

Combattons jusqu’au bout le bon combat, achevons notre course !

Méditation face à une icône de Saint Joseph (20 mars 2006)

L’icône représente Joseph, un homme jeune, en position d’orant, vêtu d’une tunique et d’un manteau rouge. Jésus, enfant, est devant lui, de même physionomie que lui, un peu comme dans les représentations de Notre-Dame du Signe. L’Enfant Jésus, lui aussi vêtu de rouge, bénit de la main droite celui qui le regarde. Il soutient de sa gauche une colombe qui s’approche de son visage.

D’après le titre d’un ouvrage du père André Doxer, chapelain à Lourdes, l’auteur du site où je l’ai découverte lui a donné pour titre : « Joseph, ombre du Père ». Il y voit en effet une représentation trinitaire, ce que je peux très bien comprendre : le Père, éternellement jeune, offrant son Fils, engendré de Lui avant les siècles, parfaite image de sa gloire, qui vient rendre au genre humain la bénédiction. Le large manteau ouvert suggère la gloire et une idée de protection. Je l’imagine couvrant ceux qui s’y réfugient, solide au point que ceux qui reviennent vers lui puissent s’y agripper, s’y accrocher pour aller vers son cœur, ce cœur d’un Père capable de s’émouvoir du même frémissement que celui des entrailles d’une mère. L’Esprit, sous la forme de la Colombe dans la main de Jésus, est comme le doigt, le prolongement de cette main du Père qu’est Jésus. Il susurre au Fils l’amour dont il est aimé et semble puiser à ses lèvres ce qu’il doit porter dans le cœur des croyants, prêt à être envoyé sur eux.

Le mystère de cet homme, époux de Marie sans l’avoir jamais connue, père de Jésus sans qu’il soit le fruit de sa semence, et qui pourtant assume décidément le rôle qui lui est confié par Dieu, me redit à nouveau combien chacun, quelle que soit sa condition, peut trouver en lui un patron, un modèle. Joseph est dans « l’ombre du Père », sans lui faire aucune ombre ; il n’est pas pour autant un mirage, mais un être bel et bien unique, personnel et concret. L’Enfant a accepté d’être appelé fils de Joseph. C’est de lui qu’il a reçu son Nom et c’est par lui qu’il est rejeton de David. Tout cela par pure grâce de Dieu en faveur d’un homme qui s’ouvre à lui mais que les autres pourraient considérer bien différemment...

L’Ecriture dit de Joseph qu’il est un homme juste. Quand il apprend que Marie, qui lui était promise, porte en elle ce qui vient de l’Esprit, il se retire humblement pour ne pas contrecarrer le dessein divin qu’il ne comprend vraisemblablement pas. Loin de vouloir s’emparer de ce qui devrait lui revenir, ou de s’irriter de ce qui lui échappe, il se soumet dans l’obéissance à plus haut que lui. Il peut alors accueillir une nouvelle mission : il sera époux et père, mais pas comme il l’avait sans doute imaginé. Il aimera tendrement, profondément, fidèlement, mais plus que chastement : dans une continence qui éblouit autant qu’elle laisse perplexe ou incrédule.

L’iconographe n’a pas mis dans ses mains l’habituel lys des vierges ; il ne le représente pas non plus comme un vieillard mais comme un homme plein de grâce et de virilité, prêt à s’élancer pour courir sa route... Ses mains sont grandes ouvertes, dépouillées, offertes, - pas liées -, dans une attitude de profonde liberté qui évoque à la fois l’offrande et l’accueil, l’attitude de la prière.

Joseph est tout vêtu de rouge : c’est la couleur du feu, de l’Esprit. C’est le signe de la présence pleinement accueillie et reçue en lui de cette Colombe tenue par l’Enfant. Joseph, le juste, est justifié par son obéissance de foi. Il ne jouit certes pas de cette conception immaculée qui a été le propre de Marie mais, lui aussi, il a accueilli l’Esprit. Il s’est laissé transformer par lui, transfigurer pour ainsi dire : sa puissance virile s’est laissée féconder par la Grâce d’en haut qui lui donne de porter un fruit nouveau, plein d’une saveur inconnue.

La présence de la Colombe dans la main de l’Enfant est bien plus suggestive que tout autre symbole. Au cœur du mystère trinitaire, le Père aime éternellement le Fils qu’il engendre éternellement dans cet amour ; le Fils aime éternellement le Père dans ce même amour qu’il lui retourne éternellement. Cet amour du Père et du Fils, du Père pour le Fils et du Fils pour le Père a un nom, différent de tous les noms qu’on pourrait lui donner s’il s’agissait d’un phénomène purement humain : cet amour, c’est une troisième Personne, l’Esprit. Ce Feu de charité pure indique que l’amour trinitaire est au delà de ce que nous pouvons connaître : il dépasse tout, infiniment, de ce que l’homme sait, expérimente, goûte de l’amour. Il n’en demeure pas moins l’archétype, sa source et son sommet. Tout ce que nous pouvons connaître de l’amour, malgré le drame du péché, vient de là et, selon l’ordre de la rédemption, doit nous ramener là.

C’est l’Esprit, pur Amour, qui devient ainsi pour les hommes le gardien et le régulateur du bel amour : cet Esprit versé dans nos cœurs, pour y mettre l’amour, précisément ; un amour de charité, don perpétuel, qui ne veut et ne peut ni rien saisir ni rien retenir mais au contraire, parce qu’il donne toujours, reçoit parfaitement et se trouve toujours comblé d’une plénitude telle qu’elle peut s’élargir à l’infini sans jamais diminuer en quoi que ce soit. C’est ce Feu-là qui doit gagner la terre entière, le cœur de chaque homme, chaque femme en ce monde, pour le rattacher à sa source.

Nos soifs, nos faims, nos désirs ne sont que « l’ombre » de cet amour, avec tout ce qu’il y a — pour nous — de trouble et de mystérieux dans cette « ombre » qui ressemble plus souvent à la ténèbre épaisse où, dans la Bible, Dieu se manifeste à l’homme pour opérer en lui.

Nos chemins ne sont jamais des chemins de désespoir, malgré toutes les angoisses, tous les doutes, les questionnements, malgré le poids de la solitude, malgré les défaites et les chutes de ceux qui pleurent et gémissent...

Nos chemins ne sont pas irrémédiablement condamnés, malgré la chair et ses joies, pleines, durables ou éphémères, gratuites, recherchées et consenties, malgré les attachements des corps aux corps, qu’ils précèdent ou suivent ceux de l’âme à l’âme, chez ceux qui au contraire rient et ont oublié tout souci...

C’est Jésus, le centre de l’icône, car c’est à cause de Jésus que Joseph est devenu Joseph en plénitude... C’est Jésus qui, pour chacun d’entre nous, reste le Chemin, la Vérité, la Vie...
C’est Jésus qui me redit l’amour du Père pour moi, envers et contre tout ; il me donne d’aimer et m’invite à aimer, comme lui...

Ma Colombe, ma toute belle, viens ; montre-toi ;
montre-moi ton beau visage !
Viens, Esprit Saint ; viens, Foyer d’amour !
Alors que se profilent les jours de la passion du Fils Unique et Bien Aimé,
lui qui m’a aimé et s’est livré pour moi, viens m’apprendre à aimer !

P. Paul

Où est-il donc Dieu ? (8 octobre 2015)

N’est-ce pas la grande question, que se posent aujourd’hui beaucoup d’hommes, même des croyants ?

La majorité de nos contemporains n’a pas vécu ces temps-là, il y a 70 à 75 ans, cependant par la diffusion des médias, des images et des articles parus dans la presse, tout le monde peut être au courant des atrocités qui ont été perpétrées dans le passé.

Il suffit de se rappeler ce qui est arrivé au temps du régime nazi, et celui du communisme, ce dernier dure encore jusqu’à nos jours dans quelques pays.
Pensons aux deux bombes atomiques tombées sur Hiroshima et Nagasaki, pour mettre fin, soi-disant, aux longues rivalités internationales. Ayons souvenir des tortures et meurtres, dont a souffert une grande partie de la population au Cambodge, sous le règne du dictateur "Pol Pot". Et aujourd’hui continue toujours cette longue guerre, sans issue, en Syrie, et les persécutions des pauvres gens en Erythrée, suite aux quelles des centaines de réfugiés sont morts par les noyades tragiques en mer, alors qu’ils espéraient de trouver bon accueil en l’Union européenne. La population des Pygmées, personnes de petite taille, fut chassée de leurs abris par des riches sans cœur, pour s’approprier de leur terre et l’exploiter. N’oublions pas les maisons modernes de prostitution, où des gens sans scrupules attirent surtout les jeunes filles innocentes pour en abuser, sans se soucier de leur dignité humaine. - On pourrait allonger la liste, en voyant ce qui se passe dans le monde, et se demander : Mais enfin, où est-il donc Dieu ?

Dans la Bible, l’auteur du psaume 10 écrit au verset 11 :
« L’impie dit en son cœur : "Dieu oublie, il se couvre la face pour ne pas voir le mal jusqu’à la fin" ».
Ou encore au verset 13 :
« L’impie méprise Dieu, il dit en son cœur : "Il ne cherchera point" ».
Et moi, ai-je raison de croire encore en Dieu ?
Que faut-il penser ?

Le brave, vieux professeur-exégète, Klaus Berger, me prend par la main et me conduit auprès de Marie, la Mère douloureuse au Calvaire, où son Fils, le Fils de Dieu, suspendu sur la croix souffre terriblement durant plusieurs heures, jusqu’au moment où Jésus dit en un grand cri : " Père, je remets mon esprit entre tes mains ", et ce disant il expire.

Ce fut l’œuvre de ses concitoyens et d’un peuple hypnotisé par ceux qui en voulaient à Jésus, parce qu’il s’était donné le nom de "Fils de Dieu". Voilà ce que les hommes ont fait – osons le dire -, avec Dieu, le Fils de Dieu.
Alors il ne faut pas s’étonner qu’il y ait aujourd’hui - plus de deux mille ans après - toujours des gens qui maltraitent des êtres humains, leurs égaux.

Mais il y a la Résurrection de Jésus ! C’est l’antithèse, dit K. Berger le triomphe de Dieu sur l’œuvre perverse des hommes, et il insiste : Celui qui n’aime pas le prochain, ne respecte pas sa vie, ne peut vouloir croire à la Résurrection. Pourtant, la Résurrection est le seul et unique espoir, que les méchants ne peuvent avoir raison de l’homme, qui a du grand prix aux yeux de Dieu.

« Heureux les affligés, dit Jésus, ils seront consolés !
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde »
Mt 5,5 et 7.

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