Réflexions d'un postulant

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Voici 25 ans, le P. Hugues arrivait à l’abbaye de Leffe. Il faisait part de ses impressions de postulant dans la Lettre de Leffe retrouvée dans les archives...

Déjà plus d’un mois ! Le temps à l’abbaye s’écoule plus vite encore que la Leffe qui, sous nos pieds, se hâte vers la Meuse. Les heures filent et les journées et les semaines…qui se ressemblent sans se ressembler.

L’automne s’annonce. Le coin de la montagne que j’ai devant les yeux chaque matin est occupé à enfiler son habit d’hiver : le tapis de vigne vierge rougeoyante a disparu, le lilas et le bouleau jaunissent, l’érable se cuivre. Et la pluie tombe et le vent souffle. Les belles journées ne manquent pourtant pas, ni l’azur du ciel, ni le rayonnement lumineux, mais moins chaud, d’un soleil décidément généreux. Pour l’instant, au-dehors, une brise légère remue de temps à autres l’arbre dont je partage la vue avec le Père Bruno. Là, plus haut, j’entends les cris d’une bande de moineaux. Le ciel n’est ni bleu, ni gris, terne. La machine à écrire du frère Jean-Baptiste résonne, énergique, dans la chambre voisine ; en bas, on dirait comme un martèlement discontinu : le balai de Frère Raymond qui brosse le couloir heurte le marbre des plinthes. J’imaginais l’endroit plus calme. Il est vrai qu’auparavant, j’ai toujours séjourné dans une pièce donnant sur la cour intérieure, dont la paix n’était pas même troublée par le débit régulier de la fontaine. De ce côté-ci, la rue Poncelet, les voisins, … Pour citer notre mémorable Frère, “Ce n’est pas la même chose !”

Cela ne m’empêche pas de dormir, bien dormir même (clin d’œil à qui saisit l’allusion).

Cependant, mis à part ces gémissements sur le temps qui s’échappe et les bruits qui courent, quelles sont ces réflexions d’un postulant ? Puisqu’il me prête sa plume, j’écrirai avant tout qu’il est heureux, ce qui signifie beaucoup et laisse planer une vague imprécision. En un mois, je pense avoir redécouvert l’abbaye, posant sur elle un regard “de l’intérieur”. Durant tout octobre de l’an dernier, j’y ai demeuré, fort bien accueilli. Je croyais pouvoir me figurer une idée assez juste de ce qui se vivait ici ; la Communauté s’était très fraternellement ouverte (qu’elle en soit remerciée) au séminariste que j’étais alors, me partageant sa prière, son travail, ses repas, ses loisirs. Mes conclusions à l’époque, me paraissaient valables ; je les ai longuement méditées. Je les corrige aujourd’hui, non que tout soit fondamentalement différent mais bien que le fait d’appartenir désormais à cette Communauté modifie la manière d’envisager les choses. Ainsi pour n’énoncer qu’un exemple assez superficiel, j’apprends les exigences nouvelles de la vie communautaire, à tout niveau, de la façon de fermer une porte sans me sentir obligé de signaler à tout l’étage que je quitte ma chambre, à la suppression du signe de la Croix que je traçais ; durant la récitation de l’Office, avant le cantique évangélique (« geste qui n’appartient pas à la Tradition de l’Ordre et constitue au chœur une singularité excessive » ; ainsi dit notre respecté professeur, le Père Norbert).

Je pressens, sans toujours l’incarner dans mes agissements, une cordialité chaleureuse dans les rapports mutuels, une bonne entente quasi familiale — c’est dire qu’elle reconnaît certains soubresauts parfois bien imparfaits — qui me donnent le goût de vivre ensemble. J’éprouve aussi différemment la valeur du temps, fugace, s’il en est. Nos journées remplies si nous voulons nous donner avec une bonne mesure, l’activité, me prennent et m’absorbent qui donnent à cinq minutes un poids particulier au cours des vingt-quatre heures quotidiennement accordées : il ne faut pas les perdre, dirait notre Lion de Bethléem , s’il veut bien me passer les mots.

La succession et, malgré tout, l’abondance des tâches, temps de prière, de vie communautaire, temps de travail, d’étude, de lecture, me le confirment ainsi que m’ôtent toute illusion sur ce point : même un cadre, si propice soit-il, — une abbaye, une communauté qui inscrit dans sa règle de vie la prière et l’aménage dans son temps — n’enlève rien à l’effort personnel, à la difficulté d’adopter cette attitude orante, humble et seule chrétienne d’ouverture à l’Esprit, à la Grâce surabondante du Père des miséricordes.

Ceci me renvoie à moi-même, me rappelle pourquoi j’ai demandé à entrer dans cette maison, “pour renoncer à l’impiété et aux désirs de ce monde, vivre avec simplicité, justice et piété en cette époque, attendre et appeler la bienheureuse espérance, la venue vers nous de la Gloire du Dieu grand, notre Sauveur, Jésus-Christ” , (cette traduction personnelle et légèrement tronquée du texte latin de Tt 2,12-13 vaut certes ce qu’elle vaut mais m’interpelle beaucoup) désireux vraiment et pressé de me convertir, d’être retourné pour de bon et chaque jour, vers le Christ, le Vrai Chemin.

Ceci me renvoie à mes Frères, car je sais bien que vouloir vivre cela seul c’est faire mauvaise route.

Jean-Luc Bada,
Abbaye N.-D. de Leffe,
02-04 octobre 1982

“J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course.” (2Tim 4,7)

Combattons jusqu’au bout le bon combat, achevons notre course !



[mis à jour le 03.04.09]

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