Chers confrères, chères consoeurs, je vous rappelle une nouvelle fois le mot d’ordre de notre Chapitre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant ? » Quand les disciples s’exclament ainsi, le Seigneur a déjà disparu à leurs yeux. Ce n’est pas le cas de l’expérience de cette formidable rencontre avec lui sur la route et lors de la fraction du pain. Quand ils s’expriment ainsi, ils sont déjà sur le point de se mettre en route pour retourner d’Emmaüs à Jérusalem, pour retrouver les frères et les sœurs. Ce qui jaillit de l’expérience du contact et de la plénitude les plus intérieurs, c’est un appel au renouveau, parce que toute rencontre authentique avec le Seigneur signifie par le fait même envoi et mission. Celui qui rencontre le Seigneur ou qui tombe sous sa fascination dans la vocation ou dans la communion eucharistique est par le fait même envoyé, « Envoyé comme Lui », envoyé pour aller vers ses frères. Cela signifie pour nous, nous mettre en route, retourner auprès de nos frères et sœurs dans nos maisons, dans nos communautés et raconter ce dont nous avons fait l’expérience, ce que nous avons dit, ce que nous avons vécu. Nous avons un message à proclamer : le Seigneur vit, en nous, en notre sein, dans nos communautés, dans son Eglise. Nous avons à témoigner et à confesser que nous l’avons reconnu dans sa Parole, à la fraction du pain, dans le partage, dans l’expérience concrète de la « communion » et de « communication » de ces journées. Le Seigneur est avec nous sur la route, il nous parle de tant de manières, dans l’Ecriture, à travers la liturgie, à travers nos frères et sœurs, nos supérieurs, parfois à travers les plus jeunes d’entre nous, dans les signes des temps, dans les défis du quotidien, dans les crises et les bouleversements vécus par nos maisons, dans la maladie et nos dépressions, dans nos agonies et nos retours à la vie.
Nous ne somme pas seuls à marcher sur la route, pas seuls en route vers Emmaüs, — ce qui nous semblait d’abord un détour —, pas seuls en route vers Jérusalem, — ce qui signifie bien : nous ouvrir aux hommes, à nos propres frères puis à tous ceux qui nous sont confiés dans l’exercice de notre charge pastorale ou sacerdotale. Oui, le Seigneur doit commencer par nous enflammer le cœur et nous ouvrir les yeux. Cela ne peut se produire que si nous arrivons à dialoguer ensemble en vérité, en tant que frères, que si nous invitons le Seigneur — « Seigneur, reste avec nous » — et que si, réciproquement, nous accueillons son invitation, que si nous acceptons d’ouvrir nos mains trop souvent crispées et le laissons nous nourrir du Pain de vie. Notre vie religieuse, notre vie communautaire tient ou tombe dans la relation de proximité que nous entretenons avec le Seigneur, à la table de la Parole et du Pain. Notre être Prémontré tient ou tombe dans la relation et l’amour que nous nourrissons avec et pour le Seigneur, pauvres, obéissants et chastes comme lui, liés comme lui au Père, poussés comme lui par l’Esprit de Dieu, à nous rendre totalement présents aux hommes, à nous offrir et à nous engager. Parfois c’est un départ immédiat qui nous est demandé, une décision magnanime, l’abandon de positions qui nous sont chères. Emmaüs n’est pas le lieu où l’on demeure, Freising n’est pas le lieu où nous devons nous installer. Quitter Emmaüs, quitter Freising, pour aller vers l’endroit dont nous provenons là où nos frères vivent, là où les hommes nous attendent, là où l’épreuve, la confession, le témoignage sont demandés, là où il y a encore à convertir, à convaincre, à évangéliser.
L’intimité d’Emmaüs, la paisible communion avec le Seigneur doivent nous inviter au départ, nous servir de tremplin, d’accélérateur : partir, même quand cela signifie devoir sortir dans la nuit. Sommes-nous toujours conscients de ce qui nous attend ? Savons-nous bien qui nous allons rencontrer ? Non, quitter c’est toujours avancer d’abord en nous-mêmes : rencontrer le Seigneur puis partir. Déceler le Seigneur au fond de soi, puis quitter (aufbrechen), ce qui veut dire (en allemand) « s’ouvrir » aussi bien que « se mettre en route ».
Chers confrères, saluez tous vos frères, toutes vos sœurs à la maison, faites leur découvrir quelque chose de ce que vous avez expérimenté durant ces journées, racontez ce qui se vit dans l’Ordre et ce qui fait bouger nos maisons. Prémontrés, nous sommes vêtus de blanc, nous sommes les témoins de la résurrection !
« Au même instant ils se mirent en route et retournèrent à Jérusalem, ils y trouvèrent les Onze rassemblés avec les autres disciples. Ceux-ci leur dirent : Le Seigneur est vraiment ressuscité, il est apparu à Simon. Ils racontèrent à leur tour ce qui s’était passé sur la route et comment ils l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain » (Lc 24, 33-35).
« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant ? » (Lc 24, 32).
Freising, le 4 août 2006,
+ Thomas Handgrätinger, abbé général.
[mis à jour le 19.08.06]
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