Madame de Maintenon

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Mes chères Colombes,

Je vous ai écrit, il y a quelques jours mes impressions sur la ville de Dinant-sur-Meuse et je vous ai parlé de la pauvre petite église Saint-Michel, où j’ai assisté à la messe et où je fus très incommodée par l’encens dont la fumée était répandue à profusion. Aujourd’hui, je suis venue prier, dans un vieux et magnifique monastère, la statue miraculeuse de Notre-Dame de Leffe dans une admirable et grandiose basilique digne de Notre-Dame de Paris, et que je ne puis résister à vous détailler.

Mais avant, je dois vous dire que j’ai été reçue avec tous les honneurs que l’on fait à une reine par Monseigneur Renson et toute sa belle et nombreuse phalange de pères blancs, car comme je vous l’écris ci-dessus, cette abbaye est un couvent de prémontrés.

Avant de vous décrire ce merveilleux monument qu’est l’église abbatiale, je vous raconte la traversée de mon carrosse dans la ville, de ruelle en ruelle enchevêtrées les unes dans les autres et qui s’arrêtent à une multitude de portes entourées de fortifications et de murailles gardées par des arbalétriers et plus loin des arquebusiers, tous on ne peut plus aimables et très polis. En sortant par la dernière porte près d’un collège de jésuites, j’ai dû laisser ici mon carrosse, pour prendre une sentier rocailleux et faire le trajet à pied, ayant à ma droite quelques maisons nouvellement construites et à ma gauche un petit bois, pour arriver à une grande et large tour surmontée d’une statue en pierre de saint Norbert de presque trois mètres de hauteur et gardée par de beaux mousquetaires habillés tout blanc, haut-de-chausses dans des bottes leur venant jusqu’aux genoux, pourpoint de velours et large béret. À leur baudrier une longue épée et à la main une hallebarde de cuivre brillant comme l’or. Ces beaux soldats m’ont rendu les honneurs comme jamais les mousquetaire du Roi à Paris ne m’ont fait. J’en suis encore tout émue en l’écrivant.

De la tour Saint-Norbert, j’ai traversé une petite rue, puis monté un escalier d’une dizaine de marches au-dessus desquels j’ai trouvé un petit pont-levis qui était baissé et en suivant un étroit chemin qui longeait tous les bâtiments du sud de l’abbaye et parallèle à un ruisseau et une montagne abrupte de jolis rochers. Enfin, je suis arrivée à l’entrée du moutier où le frère-portier obséquieux m’a introduit dans un petit salon se trouvant devant la clôture et d’où l’ont voit une cour entourée des quatre côtés par un beau cloître sous des bâtiments très curieux à cause de leur style. C’est dans ce petit salon richement orné de petits tableaux et d’un plafond en chêne tout sculpté de jolis motifs floraux ; une petite cheminée monumentale ornée de bas-reliefs représentant l’Annonciation paraissant être dans le style Louis XIII, comme tous les meubles le garnissant. C’est ici que le Révérendissime Père Abbé Renson et le Très Révérend Père Prieur Jérôme Gouverneur sont venus me chercher pour me conduire à l’autel de Notre-Dame de Leffe, qui est une vraie merveille d’art et de splendeur par sa richesse et son orfèvrerie toute d’or et d’argent sertie d’une infinité de diamants et de pierre précieuses.

Mais savez-vous d’où je vous écris toutes ces choses ? Non ? Eh bien ! Je suis installée confortablement dans un fauteuil à une table rien de plus beau comme sculpture, dans un salon d’une richesse inouïe dont les quatre murs sont garnis de tapisseries magnifiques de Tournai, représentant quatre scènes de la vie de saint Norbert : une où on voit le futur fondateur des Prémontrés renversé sans connaissance de son cheval par l’orage. Une autre montrant la Sainte Vierge revêtant saint Norbert de la livrée blanche de ses futurs religieux. La troisième montrant l’évêque d’Hippone, saint Augustin, donnant sa règle à saint Norbert. Quant à la quatrième tapisserie, elle représente les saints et bienheureux prémontrés de l’abbaye de Floreffe entourant saint Norbert, archevêque de Magdebourg, tenant dans sa main gauche un ostensoir et dans sa main droite une crosse pointée sur l’hérétique Tanchelin renversé à ses pieds.

Sur cette table, que j’écris, il y a des feuilles de papier à profusion fabriquées par les pères prémontrés eux-mêmes, un flacon d’encre, également fabriquée par eux et des plumes d’oies, en veux-tu, en voilà, car il paraît qu’ils font l’élevage de ces palmipèdes domestiquées expressément pour recueillir leurs plumes pour écrire…

(Abbaye de Leffe, 11 juillet 1705)



[mis à jour le 26.02.09]

 

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