Marie reçoit son fils. Le regard perçant de Marie contemple le fils. Le peintre, comme en d’autres endroits (que ce soit pour Judas ou pour l’ange de la résurrection que nous verrons plus loin), fait figurer deux yeux sur le même profil. En cela il s’inspire d’autres comme Picasso, mais il désire surtout montrer l’importance du regard chez l’être humain. Le peintre s’en explique ainsi : "J’aime le visage humain (...) au point que, quand le sujet impose qu’ils soient de profil, je n’hésite pas, à l’instar de Picasso ou d’autres, à faire les deux yeux du même côté. J’aime particulièrement, dans un visage humain, le regard et les yeux. C’est une fenêtre ouverte sur l’intérieur de l’autre - qui par ailleurs est un vrai cercueil autonome !" [1]
Le mouvement de l’homme qui se trouve à droite nous tire vers la suite. Il ne faut pas s’arrêter là. Nous ne pouvons nous arrêter au vendredi saint. Il faut poursuivre parce que l’histoire n’est pas finie. Il n’y a qu’un seul évènement de la Passion à la Résurrection : la Rédemption du genre humain.
Pour le souligner plus encore et lier les deux parties du polyptyque, le peintre a placé une césure, peinte sur bois, et qui porte le titre "Le tombeau sans appel". Véritable flèche, elle nous invite à ne pas nous arrêter là et à découvrir la suite.
L’Anastasis nous présente une réalité que nous oublions souvent. Dans les trois jours saints qui constituent le triduum pascal, le samedi saint est une journée bizarre, atypique, a-liturgique. Il n’y a pas de messe ce jour-là, c’est l’heure de l’absence de Dieu, de l’absence de sa gloire. Jésus est au tombeau et la résurrection n’a pas encore été manifestée.
La tradition a vu dans ce moment, celui où Jésus descend dans les enfers, le lieu de la mort éternelle, pour aller en tirer Adam et Eve, les patriarches et les prophètes, tous ceux qui ont précédé sa venue et à qui l’espérance de la résurrection doit s’étendre aussi et comme en premier lieu.
Voici donc la Croix qui descend et ces mains qui se tendent vers le salut offert.
"Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, grand silence sur la terre ; grand silence et ensuite solitude ; grand silence parce que le Roi sommeille ; la terre a tremblé et elle s’est apaisée, parce que Dieu s’est endormi dans la chair et il a éveillé ceux qui dorment depuis les origines. Dieu est mort dans la chair et le séjour des morts s’est mis à trembler. C’est le premier homme qu’il va chercher, comme la brebis perdue. Il veut aussi visiter ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Oui, c’est vers Adam captif, en même temps que vers Eve, captive elle aussi, que Dieu se dirige, et son Fils avec lui, pour les délivrer de leurs douleurs. Le Seigneur s’est avancé vers eux, muni de la croix, l’arme de sa victoire. Lorsqu’il le vit, Adam, le premier homme, se frappant la poitrine dans sa stupeur, s’écria vers tous les autres : Mon Seigneur est avec nous tous ! Et le Christ répondit à Adam : Et avec ton esprit. Il le prend par la main et le relève en disant : Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera.
C’est moi ton Dieu, qui, pour toi, suis devenu ton fils ; c’est moi qui, pour toi et pour tes descendants, te parle maintenant et qui, par ma puissance, ordonne à ceux qui sont dans les chaînes : Sortez. A ceux qui sont dans les ténèbres : Soyez illuminés. A ceux qui sont endormis : Relevez-vous. Je te l’ordonne : Eveille-toi, ô toi qui dors, je ne t’ai pas créé pour que tu demeures captif du séjour des morts. Relève-toi d’entre les morts : moi, je suis la vie des morts. Lève-toi, oeuvre de mes mains ; lève-toi, mon semblable qui as été créé à mon image. Eveille-toi, sortons d’ici. Car tu es en moi et moi en toi, nous sommes une seule personne indivisible. C’est pour toi que moi, ton Dieu, je suis devenu ton fils ; c’est pour toi que moi, le Seigneur, j’ai pris ta forme d’esclave ; c’est pour toi que moi, qui domine les cieux, je suis venu sur la terre et au-dessous de la terre ; c’est pour toi, l’homme, que je suis devenu comme un homme abandonné, libre entre les morts ; c’est pour toi, qui est sorti du jardin, que j’ai été livré aux Juifs dans un jardin et que j’ai été crucifié dans un jardin.
Vois les crachats sur mon visage ; c’est pour toi que je les ai subis afin de te ramener à ton premier souffle de vie. Vois les soufflets sur mes joues : je les ai subis pour rétablir ta forme défigurée afin de la restaurer à mon image. Vois la flagellation sur mon dos, que j’ai subie pour éloigner le fardeau de tes péchés qui pesait sur ton dos. Vois mes mains solidement clouées au bois, à cause de toi qui as péché en tendant la main vers le bois. Je me suis endormi sur la croix, et la lance a pénétré dans mon côté, à cause de toi qui t’es endormi dans le paradis et, de ton côté, tu as donné naissance à Eve. Mon côté a guéri la douleur de ton côté ; mon sommeil va te tirer du sommeil des enfers. Ma lance a arrêté la lance qui se tournait vers toi". [2]
Seigneur,
Viens toucher et transformer ma part d’ombre,
l’obscur et le chaos qui règnent en moi.
Prends par la main tout ce qui est mort et figé,
éveille-le à la vie.
Enfonce les portes du cachot,
brise mes chaînes,
Rends la liberté au captif que je suis.
Ouvre mes yeux pour qu’ils voient ta lumière.
Viens me prendre par la main,
pour me relever.
[1] Revue Téophilyon, Université Catholique de Lyon, tome V- volume 1, 2000, Entretien avec Arcabas, p 67-68.
[2] Homélie ancienne pour le grand et saint Samedi.
[mis à jour le 11.04.09]
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