Accueil > Historique > à l’expulsion de la communauté
À partir de l’été 1789, l’effervescence dans les villes principautaires sonna le glas des institutions héritées de l’Ancien Régime. Le 18 août, les démocrates liégeois se révoltent, en désaccord avec leur seigneur, Mgr de Hoensbroeck. Une semaine plus tard, les Dinantais, aigris par la misère économique, leur emboîtaient le pas.
Le 27 juin 1790, les Autrichiens s’installèrent dans la cense de Viet, propriété et refuge des Prémontrés de Leffe, pour y établir leur quartier général. Ils investirent ensuite les Fonds de Leffe et installèrent dans l’abbaye abandonnée précipitamment par la communauté, une batterie de canons pointée devant Bouvignes. Les Patriotes revinrent à l’assaut, les combats furent acharnés au point de pousser les Autrichiens à se replier sur Viet, laissant dix hommes sur le terrain. La victoire de Jemappes, remportée le 6 novembre 1792 par le général français Dumouriez, décida du sort de Dinant déjà livrée aux incursions de la garnison française de Givet.
A Dinant, on est loin du délire surtout lorsque les Républicains installèrent leur quartier d’hiver dans la ville et ses alentours, le 8 novembre. Le 16 décembre, les Dinantais partisans du nouvel ordre convoquèrent le peuple par voie d’affiches et par "son de caisse" en l’église du collège des Jésuites. Le peuple fut invité à se choisir une assemblée provisoire. La ville et sa banlieue sont divisées en 6 sections. L’abbaye et les "fonds de Leffe" formèrent la première et les réunions des nouveaux citoyens-électeurs se déroulèrent dans l’abbatiale, tout comme pour les autres sections regroupées dans les principaux édifices religieux de la ville. 66 électeurs sont élus et ceux-ci désignèrent à leur tour 27 administrateurs pour la ville et 5 jurés. Le jour de l’An 1793, après avoir entonné le Chant des Marseillais aux dépens du Te Deum prévu, ils proclamèrent dans la collégiale Notre-Dame la République. Ce n’était pas encore l’annexion mais tous firent serment selon les termes du décret du 15 décembre abolissant l’Ancien Régime avec ses droits féodaux. Tous les biens des associations laïques et religieuses furent supprimés. Les gens d’Église sont alors mis à contribution.
Le 7 février, les portes de l’abbaye de Leffe furent forcées. En présence de trois représentants de la municipalité, le juge de paix interrogea l’abbé Gérard sur la disparition des biens mobiliers. L’abbé gardea le silence et, puisque la fouille des bâtiments conventuels n’avait rien donné, le citoyen Bosque ordonna la garde à vue de l’abbé Gérard et fit emporter par ses hommes les registres et papiers du monastère. Pendant quatre jours, Frédéric Gérard resta enfermé dans sa chambre pour méditer sur "ses égarements". Sur ordre de la municipalité, il fut ensuite emmené afin de subir un interrogatoire serré. Mais l’abbé s’obstina et pour cause, les objets convoités sont cachés à Namur. Il fut alors séquestré dans une maison voisine de l’hôtel de ville. Sa détention fut longue et pénible. Ses geôliers l’insultaient et lui donnaient le titre de "premier tyran et plus grand despote de Dinant". Les autres religieux de la communauté furent aussi inquiétés. Ils comparurent plus d’une fois devant les autorités communales plutôt embarrassées par cette affaire. Celles-ci réclamèrent une caution de 50.000 florins pour la libération de Gérard mais Bosque s’y opposa. La détention se poursuivit et s’avéra payante. La cachette fut révélée. L’inventaire des valeurs mobilières commenca le 13 février et se poursuivit le 26 février et le 5 mars suivants. Au total plus de 1.700 onces d’argent, évaluées à 8.554 livres furent inventoriées par Henri Nalinne, citoyen-orfèvre de Dinant. La croix processionnelle, les six grands chandeliers du maître autel, la crosse abbatiale, calices, encensoirs, jusqu’aux couverts de table et même une cuillère à ragoût, rien n’échappa au contrôle.
Contre toute attente, Frédéric Gérard resta en état d’arrestation. Bien que Liège fut réoccupée par les Impériaux le 5 mars, Bosque et Lehoday se sentaient en position de force et refusèrent jusqu’au dernier moment d’élargir l’abbé Gérard qui ne rejoindra sa communauté qu’après le départ des Français, le 18 mars.
Ce 28 mai 1794, parmi les Prémontrés de Leffe, 11 d’entre eux dont l’abbé Gérard affrétèrent dans la plus grande précipitation des barques louées à un aubergiste de Leffe qui les emmèna, cachés sous des bottes de paille, jusqu’à Maastricht. A noter que l’avisé aubergiste factura ces bottes lors du retour des religieux le 8 novembre suivant ! Un second groupe quitta l’abbaye le lendemain du 28 mai. Ces départs provoquèrent l’anarchie. Les biens de l’abbaye sont confisqués : les cloches, les fers, les cuivres, les grains, meubles et autres effets de la bibliothèque. Au retour d’émigration, les Prémontrés découvrirent leur maison éventrée.
Le 5 mai 1795, la république mit en location les jardins et le vignoble attenants à l’abbaye que les religieux avaient dû abandonner, en attendant leur vente définitive. Le 1er septembre 1796, le gouvernement supprima en Belgique « les congrégations et ordres réguliers, monastères, abbayes, prieurés, chanoines réguliers, chanoinesses et généralement toutes les maisons ou établissements religieux de l’un et de l’autre sexe ; » il confisqua tous leurs biens meubles et immeubles, et il donna un bon de 15.000 francs aux religieux, de 5.000 francs aux frères convers, de 10.000 francs aux religieuses, et de 3.334 francs aux sœurs converses. Ces bons ne pouvaient être employés qu’en acquisition de biens nationaux, situés dans les Pays-Bas.
Le religieux n’existe plus : aux yeux de l’État, c’est tout simplement un citoyen soumis aux lois de son pays, déchargé des devoirs de sa profession et pouvant se marier, trafiquer, acquérir des possessions. Or le vœu de pauvreté rendait ces religieux personnellement incapables de posséder ; d’un point de vue ecclésiastique, ils n’auraient même pas pu accepter les bons que le gouvernement leur offrait comme pension alimentaire, si le Pape Pie VI ne leur avait pas donné les dispenses nécessaires. Ces bons, mis en commun, permirent aux religieux de racheter quelques-uns de leurs biens.
[mis à jour le 26.02.09]
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