L'Église s'emberlificote dans le préservatif ?

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La remise en cause de la fiabilité du préservatif constitue une récurrence du discours « pastoral » de certains hauts responsables catholiques. Certains disent même qu’il serait capable d’étendre l’épidémie, d’autres certifient qu’il est poreux ! (Cf. le défunt cardinal Lopez-Trujillo et, plus près de nous, Mgr Léonard dans Télémoustique du 25/04/2007). Certains courants négationnistes affirment que le sida n’existe pas et qu’il serait une pure invention... Pour l’instant c’est la foire aux idées et la cacophonie dans l’Église suite aux propos de Benoît XVI. On peut en retirer quelque utilité pour faire davantage réfléchir à la prévention face à cette pandémie. Les résultats de vingt-cinq ans de recherche scientifique montrent que le préservatif est une barrière imperméable aux agents infectieux sexuellement transmissibles  [1]. Les normes internationales de fabrication appliquées rigoureusement à cet outil de prévention lui assurent la plus grande efficacité [2].

L’analyse globale de près de 140 articles scientifiques consacrés au suivi de couples où l’un des deux partenaires est séropositif démontre de manière irréfutable que l’utilisation régulière du préservatif permet de réduire d’au moins 90 % le risque de transmission du VIH, mais également d’autres maladies sexuellement transmissibles [3]. Ces recherches montrent aussi que l’utilisation du préservatif et les campagnes de prévention et d’éducation sexuelle ont été, et restent, le principal frein à l’extension de l’épidémie dans le monde entier, y compris en Afrique ou en Asie [4].

L’Organisation Mondiale de la Santé, dans un document intitulé Critères de recevabilité pour l’adoption et l’utilisation continue de méthode contraceptives (3e édition, 2005), indique les statistiques suivantes pour l’efficacité des méthodes contraceptives. Échec avec utilisation correcte : pilule 0,3%, préservatif masculin 2%.

La toute récente étude européenne « DE VINCENZI » étudie la transmission hétérosexuelle du VIH au sein de couples stables, (dont l’un est infecté et l’autre non), et recevant régulièrement (pendant 20 mois) des conseils de prévention [5].

Un total de 304 sujets séronégatifs (196 femmes et 108 hommes) ont été suivis sur une période de 20 mois. Durant le suivi, 130 couples ont arrêté toute relation sexuelle, dans la plupart des cas du fait de la maladie ou de la mort de leur partenaire.

Sur les 256 couples qui ont continué à avoir des relations sexuelles 3 mois après l’inclusion dans l’étude, seuls 124 (48,4%) ont systématiquement utilisé des préservatifs pour tout épisode de pénétration vaginale ou anale. Parmi ces couples : aucune séroconversion n’est intervenue, malgré un nombre de rapports sexuels supérieur à 15 000 [6]. Parmi les 132 couples n’utilisant pas systématiquement le préservatif, 12 séroconversions sont survenues, soit un taux de 4,8 pour 100 personnes-années (I.C. 95% , 2,5% à 8,4%) ».

Cette étude sérieuse montre combien la relation amoureuse est complexe : on ne peut imposer le préservatif, on ne peut que faire appel à la responsabilité de chacun, à son discernement dans les choix de sa vie privée ! Cette étude montre également que les chiffres ont des limites, on ne peut pas se baser que sur eux... Difficile d’admettre que se protéger, c’est se protéger TOUJOURS pendant des dizaines d’années. Nous en sommes pourtant là jusqu’à la découverte d’un vaccin. Allons plus loin, on pourrait encore épiloguer sur les résultats d’études toutes scientifiques et intéressantes. Nous ne pouvons pas perdre de vue que l’utilisation du préservatif doit se situer dans une démarche globale, « humaniste », j’ajouterais même « spirituelle » de prévention, qui intègre une approche du corps de l’autre, l’information sur la maladie, l’accès aux traitements et plus largement, des mesures individuelles de réduction des risques.

Intéressante, la position de Mgr Lafont, évêque de Cayenne, suite à la récente polémique : « Je souhaite qu’arrive le temps d’une réflexion approfondie. Le sida est si grave parce qu’il inscrit la mort dans des gestes qui sont ceux de l’amour et du don de la vie ! La vraie question est de mettre en œuvre tous les moyens capables de créer un vrai sentiment de responsabilité et de noblesse humaine dans nos relations interpersonnelles ».

Il existe des chrétiens qui pensent autrement que la formalité durcie du discours ecclésial officiel et qui le disent... « Le préservatif n’est certes pas l’unique moyen d’éviter la contamination, mais, dans les situations à risque et quand le virus contamine six millions de personnes par an, on ne peut plus le considérer comme illicite, ni même comme palliatif. C’est un devoir de le prendre en considération parmi les autres moyens de prévention. Au surplus, il faut être d’une grave incompétence pour affirmer qu’il n’est pas statistiquement efficace  » [7].

« Parler du préservatif, dit Daniel Defert, est la manière la plus économique de parler de sexualité (...), je dirais, ajoute-t-il, que c’est une laïcisation du sexe » [8] Contre l’événement sida, notre société n’a rien d’autre bien souvent à proposer que le geste ultime, minimal : le geste préservatif. Elle agite donc ce préservatif comme un fétiche, un trophée, un bon tour qu’elle va jouer au virus. Mais les hommes ne sont pas prêts à s’armer de capotes pour attendre de pied ferme le virus et l’arrêter. Pourtant le message est simple : « mettez ça, vous serez tranquilles et nous aussi » ; on pourra continuer comme si de rien n’était. Message simple donc, et pourtant il ne passe pas toujours et le virus, lui, passe malgré tout. Pourquoi ? N’y a-t-il pas autre chose ? [9]

La prévention du sida ne se résume pas uniquement au discours du « tout préservatif », mais doit faire droit à une parole psychologique et éthique. Les jeunes ont besoin de parler et de trouver des adultes à qui se confier. Parce qu’elle donne sens, la parole est une arme en prévention. L’un des effets négatifs du préservatif serait le tarissement de cette parole « salvatrice » : qu’à-t-on à faire de parler quand le préservatif semble en dispenser ? Au temps du sida, il « convient » de se méfier de l’autre, dès que le désir naît, que l’histoire d’amour commence. Et l’autre doit se méfier de moi, se dire qu’il a pu y avoir des « préhistoires », d’autres fois avec d’autres, sans précaution, que le bientôt si proche partenaire n’a pas tout dit, qu’il n’est pas transparent, qu’un petit bout de latex recouvrira notre ou nos mensonges car notre passé peut-être dangereux [10].

C’est en s’avouant l’un à l’autre en leur nudité, par le dire et l’entendre, que les amants inventent et nourrissent l’amour dans la réciprocité. Étrange peut être ce mot d’aveu, mais c’est en lui que Jean Lacroix voyait la quintessence de l’amour [11].

Il faut oser affirmer que l’insistance sur l’exclusivité du préservatif comme seul moyen de prévention est un discours incomplet, qui omet au moins deux autres moyens recensés par l’OMS dès 1987 : la limitation du nombre des partenaires et la continence. « C’est cette trilogie, dit Xavier Lacroix, - préservatif, limitation des partenaires, continence, - qui offre un message équilibré et cohérent. Opposer le préservatif à la fidélité, ou l’inverse est vain [12] » Mais n’est-ce pas dénaturer la fidélité que de l’instrumentaliser au service de la prévention ? Elle ne peut être réduite à son utilité. Elle est une nécessité intérieure à l’amour. « Si la fidélité est efficace dans la lutte contre le sida c’est par surcroît. Parce qu’elle est l’amour lui-même [13] ». Je crois qu’il faut ajouter que «  même vécues de façon partielle ou hors de certaines normes, des fidélités successives ne sont pas chose méprisable et elles valent plus que leur absence [14] » . Si, d’une part, le « tout préservatif » doit être reconnu comme première étape de responsabilisation, d’autre part, il pourrait aussi entretenir l’illusion d’un avenir sans créativité puisqu’il est censé protéger des risques. Mais n’y a-t-il pas toujours un « risque » à rencontrer l’autre ?

Maintenir la trilogie évoquée plus haut sera signe à la fois de réalisme et dépassement du discours « politiquement correct » en admettant la complexité du problème. Pour entendre les difficultés de la prévention, il faut reconnaître que la personne humaine n’est pas seulement un être raisonnable et qui maîtrise sa sexualité. « Nous sommes des êtres de désir, de parole et de manque » [15]

Père Dominique

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[1] Information note on effectiveness of condoms in preventing sexually transmitted infections including HIV". Who/Unaids, Geneva, August 2001

[2] Mon expérience d’écoutant dans les Projets belges de MSF au Centre Elisa à Bruxelles m’a montré que l’utilisation du préservatif doit absolument s’accompagner d’une information très détaillée sur son utilisation, ce qui manque très souvent dans les informations autour du préservatif. J’ai entendu assez souvent des récits de déchirures de préservatifs. Il est toujours recommandé, aussi bien dans les relations hétérosexuelles qu’homosexuelles d’utiliser un gel lubrifiant à base d’eau, car celui-ci renforce la résistance du préservatif et empêche la déchirure.

[3] Effectiveness of male latex condoms for HIV/STD prevention". National HIV Prevention Conference. Abstract T1-C1301. Atlanta, 2003.

[4] Voir également sur le site de l’Institut de Veille Sanitaire : http://www.invs.sante.fr/beh/

[5] Extrait de la page 84 du rapport de mars 1995, du Réseau National de Santé Publique :Evolution de l’épidémie à VIH en France.

[6] Ce chiffre de 15 000 montre-t-il que les préservatifs correctement et systématiquement utilisés (et correctement conservés) sont des produits fiables ?

[7] Jean de Savigny, Des chrétiens pensent autrement, journal C&s 32.

[8] Daniel Defert, Echanges, n°271, cité par Xavier Lacroix, Repères, Repères pour une parole, journal C&s n°5.

[9] Cf. Daniel Sibony, Sida-analyseur, Face au sida, éditions de l’Université de Bruxelles, p. 87.

[10] Cf. Jacques Sojcher, Le sida, moi et l’autre, face au sida, éditions de l’Université de Bruxelles, p.3.

[11] Cité par Joseph Templier, Repères, Prévenir le sida, journal Chrétiens &sida n°29, p.5.

[12] Xavier Lacroix, Le sida, défi pour la parole, Sida la société en question, p.156.

[13] Joseph Templier, op. cit. p.6.

[14] Antoine Lion, Ouverture, journal Chrétiens &sida n°9.

[15] Catherine Breton, Désir, parole et manque, Traverses, journal Chrétiens & sida n°1, p.6.



[mis à jour le 08.04.09]

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