Interview du P. Jean

Accueil > Communauté > Les textes > Autres

J’ai rencontré le Père Jean Samyn dans le calme de l’abbaye de Leffe...

Un père de Leffe dans le secteur Notre-Dame de Foy ?

Eh oui, c’est une longue histoire qui m’a amené du diocèse de Tournai, où j’étais prêtre diocésain à l’abbaye de Leffe, où je rejoins la communauté de Prémontrés... Je ne suis d’ailleurs pas le seul Prémontré dans ce secteur...

Où commence cette histoire ?

Je suis né à Blandain, village rural situé à l’ouest de Tournai, le 6 octobre 1937. J’ai un frère, Aimé, de cinq ans mon aîné. Toute sa vie, il a été engagé dans la J.O.C., puis dans le M.O.C. dont il fut secrétaire général. Très vite après ma naissance, il y eut des tensions entre nos parents, qui ont abouti à une séparation. Chez nous, la notion de “père” était absente. Je n’ai pas connu le mien avant l’âge de 25 ans... Et pourtant, mon grand frère me disait : “Dis bien bonjour à ce monsieur...”. Car mon “géniteur” travaillait dans le village comme ouvrier agricole. C’est à l’enterrement d’un de ses oncles que je lui ai parlé pour la première fois. Mon frère me l’avait désigné : “C’est l’homme à la petite moustache...”. Je lui ai dit : « Condoléances... » Il m’a serré la main en me répondant : “Monsieur...”. C’est la seule parole que j’aie jamais eue de lui. Plus tard, j’aurais voulu le rencontrer dans le home où il terminait sa vie. On me l’a déconseillé pour ne pas le bouleverser... Je l’ai revu en visite mortuaire. Ma mère nous a donc élevés seule.

Vous êtes allés à l’école ?

Je suis allé à l’école gardienne chez les Sœurs, puis en primaires à l’école communale. Dans mon village, “super catho”, une vraie pépinière ecclésiastique, il y a avait, lors de mon ordination, environ une cinquantaine de prêtres dans le monde, originaires de Blandain !... Un mouvement avait été créé, le R.O.C. (renoncement, obéissance, charité), qui était une sorte de serre, dans laquelle on espérait trouver des “vocations”. Mais on m’avait fait comprendre que, vu ma situation sociale, il valait mieux que j’aille travailler !... C’est donc ce que j’ai fait, entre 14 et 20 ans : dans l’imprimerie, la biscuiterie et la poste, où je fus facteur environ 3 ans. J’aimais ce métier qui me mettait en contact avec tout le village, ses joies, ses deuils, et c’est aussi à cette époque qu’est née en moi la “vocation”. Cette période de mon adolescence et de ma jeunesse, je la considère comme une tranche de vie importante, entre autres pour l’expérience qu’elle m’a donnée...

Voilà sans doute une nouvelle étape qui se profile ?

Oui, mais d’abord le service militaire : 2 mois à Flawinne, 4 mois à Arlon, puis l’Allemagne, dans le deuxième bataillon des carabiniers cyclistes, comme sergent (1955-56). Ensuite, c’est mon percepteur que je dois affronter. Homme fort, intègre, influent (il m’a fait nommer) mais non croyant, et qui ne comprend pas. Mon curé jouera avec lui la carte de l’orgueil : “Ce n’est pas tous les jours qu’un de vos facteurs, nommé de surcroît, renonce à son emploi pour devenir prêtre !” Il l’admettra enfin !

Et vous voilà en chemin vers le sacerdoce ?

A 20 ans, j’entre au Séminaire du Saint Curé d’Ars, à Kain. C’est le séminaire dit des “vocations tardives”. En réalité, il regroupe surtout les candidats qui n’ont pas fait les humanités gréco-latines. En 3 ans, on les forme au latin, tout en les sondant : “as-tu réalisé que tu ne pourrais pas fonder un foyer ? Où en es-tu à ce propos ?”
Les 2 années de philosophie se passent à “Bonne Espérance”, ancienne abbaye de Prémontrés. Puis ce seront les 4 ans de théologie, au Séminaire de Tournai.
Le 17 juillet 1966, je suis ordonné prêtre par Monseigneur Himmer, un Dinantais.

C’est pendant vos années de formation que se déroule le Concile ?

C’est vrai, et ce sera une période troublée pour les futurs prêtres. En effet, le Concile remet les laïcs en valeur, restaure le diaconat permanent et redéfinit le rôle des évêques ; quant aux prêtres... silence. Le document les concernant ne paraîtra qu’à la fin du Concile. D’où un sentiment d’abandon ; beaucoup renonceront. En ces circonstances, mon expérience à la J.O.C. me sera précieuse. Une définition du prêtre circulait à l’époque : “Le prêtre est un ancien diacre, non marié, qui n’a pas la chance d’être évêque et qui n’a pas l’honneur d’être laïc.” Ce n’était pas de l’aigreur, mais de la souffrance cachée !

Quel sera votre parcours ?

La première affectation : vicaire à Houdeng-Goegnies, j’y reste 2 ans, avec maman qui supporte mal la vie en ville et la mentalité du “Centre”. Elle fait 2 infarctus. De mon côté, l’adaptation n’est pas facile ; c’est l’époque de “mai 68 !”. Je suis ensuite envoyé comme vicaire à Beloeil où déjà on travaille en secteur. De 1978 à 1985, mon doyen m’envoie comme curé à Basècles, dans ce même secteur, en complément d’un engagement dans l’action catholique, puis en remplacement d’un prêtre plutôt “traditionnel”.
En 1985, le Vicaire Général de Monseigneur Huard, Monsieur Delors, me désigne comme doyen à Dour, où le travail se fait aussi en secteur depuis 1969. On y crée le Conseil d’Unité Pastorale composé des prêtres et de laïcs. Ceux-ci participent à la responsabilité du doyen, dont le rôle est d’animer et de coordonner la pastorale sur un lieu donné. A Dour, je retrouvais l’esprit jociste. Au fil des années, le nombre de prêtres passe d’une quinzaine à 4 puis à 3 pour animer 19 paroisses. Mais notre équipe est soudée, on nous surnomme “les prêtres - moteurs !...” Chaque matin, nous récitons l’office, puis célébrons ensemble l’eucharistie. Ensuite nous nous retrouvons chez moi pour “la tasse de café” et les mises au point journalières. Nous dînons ensemble. Le jeudi matin se tient une réunion plus intellectuelle, sur un sujet théologique.
La diminution importante du nombre de prêtres dans le diocèse de Tournai oblige à une réflexion de fond sur la manière de poursuivre la mission de l’Eglise. L’évêché décide de donner à des laïcs engagés des responsabilités d’animation, tant dans les services diocésains que dans les doyennés et les paroisses.
C’est en 1996 qu’est créée dans le doyenné de Dour, la première Equipe d’Animation Pastorale du diocèse, composée des 3 prêtres et de 4 laïcs ; ceux-ci sont choisis par l’évêque après consultation des communautés locales.
Mais la vie en équipe n’est pas toujours facile et cette nouvelle manière de vivre en Eglise, si elle est porteuse d’avenir, d’entraide et de renouveau, crée également des tensions. La fatigue aussi se faisant sentir, je vois ma santé se dégrader peu à peu...

C’est pour vous l’heure d’un choix ?

Qui ne s’est pas fait sans douleur ! Cette épreuve de santé avait éveillé en moi la conviction que rester à mon poste eût été un mauvais service rendu à mon doyenné et au diocèse. Les conseils amicaux et les avis officiels allaient tous dans le même sens. La décision a été difficile à prendre, tant pour mon entourage que pour moi. Peu à peu, j’ai perçu cet appel du Seigneur à vivre davantage dans une communauté fraternelle de prière, tout en continuant une activité pastorale plus limitée. Et c’est ici, à l’abbaye de Leffe, dans cette communauté de prière et d’action, que le Seigneur m’attendait. Au début de mon sacerdoce, j’avais déjà envisagé d’entrer dans une communauté prémontrée, mais je ne pouvais pas abandonner ma mère. Ma décision prise, il m’a fallu changer de province, de diocèse, laisser des amis, passer du clergé séculier au monde religieux, mais quand Dieu appelle, il donne en même temps sa grâce !

La vie que vous menez ici correspond-elle à vos attentes ?

Après 3 ans d’expérience, je peux répondre par l’affirmative. Il m’a fallu, bien sûr, un petit temps d’adaptation, mais aujourd’hui, je pense avoir trouvé ma place. Je me sens de plus en plus épanoui dans cette communauté fraternelle qui me soutient, même si — pourquoi s’en cacher ? — la vie communautaire n’est pas toujours facile. Il y a ici un rythme de vie que j’ai appris à apprécier et qui me correspond bien. D’une part, nous vivons une vie de prière intense et régulière à travers les offices monastiques qui jalonnent la journée, l’Eucharistie, la méditation, la prière personnelle. D’autre part, nous avons tous des responsabilités pastorales, qui nous conduisent à rester bien en phase avec notre monde, les deux pieds ancrés dans la vie.

Quelles sont vos affectations actuelles dans la pastorale ?

Je participe à l’équipe d’aumônerie du Centre Hospitalier de Dinant, en particulier à la Résidence Sainte-Anne. Je suis également nommé prêtre auxiliaire du secteur Notre-Dame de Foy, avec mission particulière d’aider le Père Charles, en assurant les messes à Dréhance et Furfooz.

Vous retrouvez donc un secteur ?

Oui, et avec beaucoup de gratitude pour l’accueil que j’ai reçu dans l’équipe de secteur, dans les paroisses et à la clinique. Je suis vraiment heureux d’avoir retrouvé ici l’esprit et les perspectives de ce que j’ai vécu, en Eglise, en équipe, dans la coresponsabilité.

Et pour conclure ?

« Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant... » (Ph 3,13) Ainsi, l’important est donc moins ce qui est rapporté ici que la page blanche restant à écrire. Mgr Lefebvre disait : « Notre avenir est dans notre passé ». Non. Nous ne marchons pas dans la vie à reculons, nous n’avons pas à tenter de reproduire aujourd’hui ce qui a été fait hier, mais risquer l’ouverture à l’inattendu de Dieu. Dieu n’est pas derrière nous, ni au-dessus, d’ailleurs. Il est en avant de nous, en avant de l’Eglise et du monde. Il ne nous a pas donné un monde tout fait mais un monde à faire, une Eglise toute faite, mais une Eglise à faire. Oui, « l’avenir reste à écrire aux couleurs de l’Evangile ». Voilà ce qui me tient à cœur.
En conclusion de cet article, je vous laisse cette prière que j’aime beaucoup : « Seigneur, nous qui allons du passé vers ce qui est nouveau, fais nous quitter ce qui ne peut que vieillir... »

Propos recueilli par Annie Cornet.



[mis à jour le 03.04.09]

Ecrire au Père Jean Samyn

 

Lettre d'information

Pour vous abonner à la lettre d’information de l’abbaye, saisissez votre e-mail ci-dessous :


inscription désinscription

Le saviez-vous ?

1800 femmes

Pendant la première guerre mondiale, l’abbaye fut transformée en prison pour 1.800 femmes. (lire la suite)

 

Mentions légales  | Plan du site  | Administration  | Réalisation Artégo  | RSS