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Une polémique est vainement entretenue depuis quelques temps autour d’un spectacle de Romeo Castellucci « Sur le concept du visage du fils de Dieu ». A plus d’une reprise on a même pu voir des déchaînements de violence qui discréditent la foi chrétienne en prétendant la défendre. Il n’est pas si rare que ceux qui crient au blasphème soient ceux qui l’accomplissent, ce en quoi ils se révèlent cependant prophètes par l’ironie de la grâce (Jn 11, 51-52). Car si le Christ avait besoin d’être défendu de la sorte, quel Dieu serait-il ? Son amour pour tous les hommes, y compris et peut-être d’abord pour ceux qui l’ont mis à mort, a-t-il besoin d’être à ce point laminé par des croisés prêts à faire la volonté de Dieu, que celui-ci le veuille ou non ? Fort heureusement, quelques évêques, en France et en Flandre, ont su courageusement défendre l’honneur de la foi chrétienne, par des interventions d’une grande finesse pastorale et d’une belle stature intellectuelle auxquelles il est ici rendu un modeste hommage. Cette polémique est en effet révélatrice d’enjeux plus profonds : Quelle posture pour l’Eglise dans le monde ? Quel regard de charité et d’espérance sur celui-ci ? Tout le spectacle incriminé se déroule sous le regard du Salvator Mundi, peint par Antonello da Massina. Un fils s’occupe avec une infinie patience de son père en proie à la démence et à l’incontinence. Le désespoir dans lequel aussi bien le père que le fils se trouvent pose la question de Dieu face à la souffrance. Si Jésus est le sauveur du monde, comme le suggère l’oeuvre de Massina, où reste-t-il alors ? C’est la question à laquelle croyants comme incroyants sont confrontés. Que le fils doute et se révolte contre le beau visage de Jésus n’est pas surprenant. Le déclin pénible du père et l’impuissance du fils ne peuvent que se heurter frontalement à l’image du Jésus de Antonello de Messina : un Jésus souriant, dont le regard calme et paisible ne peut consoler un homme brisé par la souffrance mais risque plutôt de lui paraître indifférent, si pas méprisant. Ce n’est pas le Jésus du Vendredi Saint ! L’impuissance et les doutes du père souffrant et du fils soignant ne peuvent pas trouver leur reflet dans le visage serein du Salvator Mundi. Ils ne pourront se (re)trouver que dans le visage du Christ souffrant et crucifié, atteint non seulement par nos injures et nos coups mais bien plus profondément encore par nos angoisses et nos doutes. Le spectacle montre des enfants maculant la Face adorable : si le Christ a enduré nos invectives, il a surtout voulu rejoindre la peur dont elles sont l’expression. A l’iconoclasme de l’artiste qui refuse une image lénifiante de Dieu au nom des drames et des souffrances de la vie, l’iconoclasme de ceux qui croient « protéger » une image idéalisée n’est pas une réponse, mais plutôt la confirmation d’un non-sens. L’enjeu est ici la réalité concrète de l’espérance. Non un étendard, pas plus qu’un slogan, mais l’amorce d’un modeste sentier sinueux et contourné, obscur et escarpé, long et épuisant, qui mène à la gloire du Ressuscité. Pas d’autre voie que celle empruntée par Jésus, qui conduit au long moment de la croix et de la dépose funéraire. Elie Wiesel rapporte que lors de la pendaison à Auschwitz d’un enfant juif, alors qu’un de ses compagnons de malheur révolté demandait où Dieu pouvait bien être, il sentit en lui une voix qui répondait : « il est pendu ici, à cette potence »… Dieu est là, dans l’innocent exécuté. N’est-ce pas pour avoir oublié ce chemin de croix et avoir trop précipitamment « envisagé » la résurrection que l’Eglise, ces derniers temps, a succombé à de multiples scandales dus à un manque de compassion ? Ne lui faut-il pas dès lors se vider de son arrogance, comme son Seigneur a accepté de se vider de lui-même, de sa dignité divine « jusqu‘à la mort et la mort de la Croix » (Ph 2, 8) ? En principe, l’humilité ne devrait pas avoir à s’acquérir à travers des humiliations, surtout si celles-ci ont pour corollaire d’horribles stigmates inguérissables infligés aux plus petits. Et pourtant… La joie de la résurrection n’est pas plaisir et pavane selon le monde, elle est au creux du rocher, légère, et pour qui ne la goûte, elle paraît dérisoire. Si nous voulons vraiment qu’une nouvelle évangélisation ait lieu, avant de parler, il va falloir sérieusement apprendre à écouter le monde, avec la même empathie que Jésus. Jusqu’à mourir à nous-mêmes pour entendre « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent » (Gaudium et Spes 1). Quant à notre résurrection, celle de notre Eglise, elle ne pourra être que ce qu’elle a toujours été : un don gratuit et un surcroît aussi inattendu que surprenant. Saintes fêtes de Pâques !
Fr. Benoît
[mis à jour le 26.09.12]
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